FUIR LE BON­HEUR

Vous al­lez ren­con­trer un bel et sombre in­con­nu

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Jim Slotek

Il y a 35 ans, des pro­duc­teurs de ci­né­ma ont dis­sua­dé Woo­dy Allen de don­ner à son der­nier film le titre de An­he­do­nia, « an­hé­do­nie » en fran­çais, mot si­gni­fiant l’in­ca­pa­ci­té de res­sen­tir le bon­heur, et de plu­tôt l’in­ti­tu­ler Annie Hall.

C’était à l’époque une dé­ci­sion qui a épar­gné aux ad­mi­ra­teurs du cé­lèbre Woo­dy de se ruer sur leurs dic­tion­naires, mais cette in­ca­pa­ci­té à res­sen­tir le bon­heur semble avoir pré­oc­cu­pé le réa­li­sa­teur à tel point qu’on a l’im­pres­sion qu’elle a dé­jà fait l’ob­jet d’un film. Dans sa der­nière créa­tion, You Will

Meet a Tall Dark Stranger ( Vous al­lez ren­con­trer un bel et sombre in­con­nu), les per­son­nages ne souffrent pas d’an­hé­do­nie, mais ils semblent plu­tôt re­je­ter le bon­heur et le fuir, un peu comme des pôles d’ai­mants qui se re­poussent.

Ils ne sont pas conscients de cette at­ti­tude et croient fer­me­ment qu’ils sont à la pour­suite de ce bon­heur.

DEUX EX­CEN­TRIQUES

Le film, dont l’ac­tion se dé­roule à Londres, ra­conte l’his­toire de deux ex­cen­triques, l’un jeune, l’autre d’âge mûr, qui semblent ne pas connaître le dic­ton « Le ga­zon est tou­jours plus vert chez le voi­sin ».

Al­fie (l’ex­cen­trique d’âge mûr joué par An­tho­ny Hop­kins) vient de lais­ser sa femme, He­le­na (Gem­ma Jones), pour une es­corte ef­fron­tée nom­mée Char­maine (per­cu­tante Lu­cy Punch). Dé­lais­sée et nour­ris­sant de faux es­poirs, He­le­na s’en re­met à une di­seuse de bonne aven­ture qui lui pré­dit qu’elle ren­con­tre­ra un bel étran­ger té­né­breux (d’où le titre du film, et l’étran­ger té­né­breux peut aus­si faire ré­fé­rence à la mort).

Entre-temps, la fille d’He­le­na, Sal­ly (Nao­mi Watts), doit af­fron­ter le mau­vais ca­rac­tère de son ma­ri, Roy (le jeune ex­cen­trique, joué par Josh Bro­lin), un ro­man­cier en panne d’ins­pi­ra­tion.

Sa­lué au­tre­fois comme un gé­nie lit­té­raire, Roy est en­fer­mé dans son pas­sé glo­rieux et ab­sor­bé par une ra­vis­sante voi­sine asia­tique (Frei­da Pin­to) qu’il re­luque par la fe­nêtre.

En proie à la frus­tra­tion, Sal­ly jette son dé­vo­lu sur son char­mant pa­tron Greg (An­to­nio Ban­de­ras), dans un jeu de convoi­tises bai­gné d’hu­mour noir.

On peut consi­dé­rer que Vous al­lez ren­con­trer un bel et sombre in­con­nu n’offre au­cune conclu­sion et ne fait que dé­peindre une suite de dé­cep­tions et de re­grets.

Même si cette pro­duc­tion n’est pas le point culmi­nant de l’oeuvre ci­né­ma­to­gra­phique de Woo­dy Allen, elle sait mettre en va­leur son im­pec­cable dis­tri­bu­tion.

Le réa­li­sa­teur est tou­jours très à l’aise dans le fa­ta­lisme cy­nique, et on en a ici une in­car­na­tion très bien ro­dée.

PHOTO COUR­TOI­SIE

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