AP­PÉ­TIT POUR LA COR­RES­PON­DANCE tom­bée en­ceinte de son der­nier ro­man,

Amé­lie No­thomb est Une forme de vie, en li­sant un ar­ticle dans un jour­nal amé­ri­cain. Le titre était « Épi­dé­mie d’obé­si­té dans l’ar­mée amé­ri­caine ba­sée en Irak ».

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Marie-France Bor­nais Le Jour­nal de Québec

« Les yeux évo­quaient les points de ren­for­ce­ment d’un fau­teuil ca­pi­ton­né : cen­sés être le mi­roir de l’âme, on n’y li­sait rien d’autre qu’un ef­fort pour se frayer un pas­sage jus­qu’au monde ex­té­rieur. »

— Amé­lie No­thomb, Une forme de vie

« Cet ar­ticle m’a vrai­ment beau­coup mar­quée. Pour­tant, il n’ex­pli­quait rien. Il n’ex­pli­quait pas pour­quoi ces sol­dats, car il s’agis­sait bien de sol­dats et non de gé­né­raux, pour­quoi ces sol­dats de deuxième classe de­ve­naient tous obèses. Et ça m’a han­tée », par­tage l’écri­vaine belge des bu­reaux de la mai­son d’édi­tion Al­bin-Mi­chel, à Paris.

« Je me suis dit : mais quel rap­port peut-il y avoir entre le fait de faire une guerre in­juste et mons­trueuse et le fait de gros­sir dé­me­su­ré­ment? Alors, j’y suis al­lée par l’ima­gi­na­tion. Mais ça ne suf­fi­sait pas parce que je me suis dit : mais com­ment écrire ce ro­man? Je ne suis pas un écri­vain d’in­ves­ti­ga­tion, donc je ne vais pas al­ler sur les lieux pour voir com­ment ça se passe. »

Et c’est là qu’elle a eu sa deuxième idée : celle de la cor­res­pon­dance. Un jour, Mel­vin Mapple, le per­son­nage de gros sol­dat sé­den­taire qui la gave de mis­sives, est né. Puis, il s’est mis à lui écrire.

« J’ai at­ten­du qu’il s’ins­talle en moi au point de me par­ler. Il est de­ve­nu un vrai per­son­nage et il s’est réel­le­ment mis à me par­ler. J’entendais sa voix. L’his­toire de Sché­hé­ra­zade, par exemple, c’est lui qui me l’a ra­con­tée. C’est pas une idée que j’ai eue. C’est vrai­ment Mel­vin qui m’a ra­con­té un jour que sa graisse, il lui don­nait un nom de femme et qu’il vi­vait une his­toire d’amour avec elle. »

Dans ce ro­man pon­du en trois mois, Amé­lie No­thomb ra­conte sa re­la­tion épis­to­laire avec ce sol­dat qui fait « le contraire de la grève de la faim », s’em­piffre et bour­soufle au fil des pages. Jus­qu’où? On ne vous le di­ra pas, la chute étant le clou du spec­tacle dans ce ro­man aus­si sa­vou­reux que trou­blant.

COR­RES­PON­DANCE

Seul le per­son­nage de Mel­vin Mapple est un pur pro­duit de l’ima­gi­na­tion dé­bri­dée de la ro­man­cière. « Tout le reste est vrai et colle au jour le jour à mon em­ploi du temps de l’an­née 2009. » Elle qui re­çoit des mon­tagnes de cour­rier et en­tre­tient une cor­res­pon­dance avec « ceux qui le mé­ritent » n’a ja­mais re­çu de lettre de sol­dats amé­ri­cains ba­sés en Irak. « Ja­mais. Ja-mais. C’est vrai­ment une cor­res­pon­dance d’ima­gi­na­tion. J’ai­me­rais beau­coup avoir une cor­res­pon­dance avec un sol­dat amé­ri­cain ba­sé en Irak, mais per­sonne n’a ja­mais eu cette idée et ne je ne suis pas ter­ri­ble­ment connue aux ÉtatsU­nis. »

Amé­lie No­thomb voit l’obé­si­té comme un pro­blème de so­cié­té qui est en voie de dé­pas­ser les fron­tières amé­ri­caines. « Je crois que c’est l’ex­pres­sion d’un mal de vivre très pro­fond et d’un pro­blème de so­cié­té très pro­fond. Les gens ne trouvent plus de sens à leur vie et une des at­ti­tudes des gens qui ne trouvent plus de sens à leur vie, c’est qu’ils se mettent à se rem­plir.»

FRON­TIÈRES

À tra­vers son ro­man, Amé­lie No­thomb sou­haite trans­mettre un ques­tion­ne­ment plus qu’un mes­sage au su­jet du rap­port avec l’autre. « Il ne faut sur­tout pas s’ima­gi­ner qu’il existe la moindre re­la­tion hu­maine sans fron­tière. Même l’amour fou – j’ai en­vie de dire sur­tout l’amour fou – il faut qu’il y ait une fron­tière. Parce que s’il n’y a pas une fron­tière entre deux êtres hu­mains, l’un va cer­tai­ne­ment bouf­fer l’autre et ce n’est cer­tai­ne­ment pas le but d’une re­la­tion hu­maine. »

AMÉ­LIE NO­THOMB

PHOTO COUR­TOI­SIE STU­DIO HAR­COURT

UNE FORME DE VIE EST EN NO­MI­NA­TION POUR LE PRIX GON­COURT

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