Des se­crets bien gar­dés

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Be­noit Au­bin Le Jour­nal de Mon­tréal

Co­mé­dienne, Ja­nine Sut­to a vé­cu une vie d’ar­tiste : pal­pi­tante, mais par­fois dif­fi­cile. Elle a eu deux ma­ris, des amants, cé­lèbres eux aus­si, et deux en­fants. Elle a tra­vaillé comme une four­mi, mais vé­cu comme une ci­gale : fait la fête, consom­mé des drogues, dé­ve­lop­pé un faible pour le dry mar­ti­ni et a tou­jours dé­pen­sé plus d’ar­gent qu’elle n’en ga­gnait. La ques­tion est : est-ce que ça nous re­garde?

C’est cer­tain que le pu­blic veut tout sa­voir : qui, quoi, quand, com­ment et pour­quoi. Mais Ja­nine Sut­to, elle, n’était ma­ni­fes­te­ment pas prête à faire le genre de ré­vé­la­tions crous­tillantes que les star­lettes consentent aux mé­dias pour at­ti­rer l’at­ten­tion. « À mon âge, on n’en est plus à faire des plans de car­rière », dit-elle.

C’est ce qui fait que, mal­gré ses mé­rites, dont une re­cherche so­lide, Ja­nine Sut­to, vivre avec le des­tin, va quand même lais­ser les cu­rieux sur leur faim.

Ja­nine Sut­to a été une té­moin (et une ac­trice) im­por­tante de l’évo­lu­tion cultu­relle du Québec des 70 der­nières an­nées. Alors, c’est sûr qu’un livre sur sa riche car­rière s’im­po­sait.

VIE PU­BLIQUE, VIE PRI­VÉE

Le pro­blème, c’est que, pour cette co­mé­dienne, « ma vie pri­vée et ma vie pro­fes­sion­nelle sont in­ti­me­ment en­tre­mê­lées », dit Ja­nine Sut­to. « Il faut faire at­ten­tion, quand même. Même si plu­sieurs per­sonnes (que j’ai connues) sont mortes, ils ont eu des en­fants, de la fa­mille. »

Jean-François Lé­pine, le gendre de Mme Sut­to, connaît sans doute plu­sieurs se­crets de la vie de Ja­nine Sut­to qu’il cache à ses lecteurs parce que son su­jet, sa bel­le­mère, en a dé­ci­dé ain­si.

C’est du moins l’im­pres­sion qu’on a à le lire. Un pan im- por­tant de la vie amou­reuse de Ja­nine Sut­to re­pose sur sa liai­son (pas­sion­née, connue des gens du mi­lieu, mais quand même clan­des­tine) avec un ac­teur cé­lèbre, mort en 1990, que son bio­graphe ne nomme pas.

Au dé­part, Ja­nine Sut­to n’était pas in­té­res­sée à ce qu’on écrive sa bio­gra­phie. « Mais je vou­lais qu’on sache que l’his­toire n’a pas dé­bu­té avec la Ré­vo­lu­tion tran­quille, et qu’il se fai­sait des choses in­té­res­santes ici dans les an­nées 1940. »

« Je vou­lais faire un livre de té­moi­gnages, pu­bliés comme des en­tre­tiens, mais les édi­teurs n’étaient pas in­té­res­sés par ce­la », dit-elle.

RE­CHERCHE SO­LIDE

Lé­pine s’est donc re­trou­vé coin­cé entre une belle-mère qui vou­lait gar­der cer­tains de ses se­crets et l’en­ga­ge­ment de tout bon jour­na­liste d’al­ler au fond de son his­toire. Ten­sions, donc. « Ça n’a pas tou­jours été fa­cile pour Jean-François », dit-elle avec un pe­tit sou­rire.

Lé­pine a fait le tra­vail, in­ter­viewé tout plein de gens et fait le re­le­vé ex­haus­tif de toutes les pièces, pro­jets, émis­sions, films aux­quels Mme Sut­to a tra­vaillé de­puis ses mo­destes dé­buts en 1942 au théâtre Ar­cade (au­jourd’hui le grand stu­dio de TVA).

Il a re­trou­vé les dates, les lieux, tous les noms. Son livre est donc une somme de l’ac­ti­vi­té théâ­trale et mé­dia­tique des sept der­nières dé­cen­nies au Québec : un do­cu­ment riche et im­por­tant.

Le livre fait état des rêves et des suc­cès de Ja­nine Sut­to, mais aus­si de ses dé­boires, de ses dif­fi­cul­tés et de ses er­reurs, mais on sent par­fois que l’au­teur (et sur­tout son su­jet) se garde une pe­tite gêne qui n’échappe pas au lec­teur.

C’est que même le meilleur scout ne peut for­cer la vieille dame à tra­ver­ser la rue si elle ne le veut pas. Pas si la vieille dame s’ap­pelle Ja­nine Sut­to...

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