Qui­dam

La deuxième vie de

Le Journal de Quebec - Weekend - - LA UNE - Da­ny Bou­chard

MON­TRÉAL | La­ter­reest peu­plée de mil­liards d’ha­bi­tants que nous ne connaî­trons ja­mais. Ce sont eux qui ont ins­pi­ré Fran­co Dra­gone, le créa­teur de Qui­dam, cé­lèbre spec­tacle du Cirque du So­leil, en piste de­puis 1996, qui s’ins­talle au Centre Bell pour la pé­riode des Fêtes et au Colisée Pep­si, dès jan­vier.

Spon­ta­né­ment, plu­sieurs images viennent en tête au cé­lèbre créa­teur belge lors­qu’il pense à Qui­dam, son der­nier spec­tacle sous le cha­pi­teau ima­gi­né pour le compte du Cirque du So­leil. « Qui­dam, pour moi, c’est le Vieux-Port de Mon­tréal. J’ha­bi­tais sur le Vieux-Port de Mon­tréal, et le prin­temps ar­ri­vait. On pré­pa­rait le spec­tacle. De mer­veilleux mo­ments pas­sés à Mon­tréal. C’était la fin de l’hi­ver, les pre­miers rayons de so­leil. On monte tou­jours le cha­pi­teau après la der­nière neige», se sou­vient-il. Avec Qui­dam, Fran­co Dra­gone a vou­lu faire les choses dif­fé­rem­ment. «On avait sor­ti Ale­gria, Sal­tim­ban­co, Nou­velle Ex­pé­rience; on était tout le temps res­tés dans le beau, dans le mer­veilleux, dans les

cou­leurs cha­toyantes. Avec Qui­dam, j’ai vou­lu nous bous­cu­ler nous-mêmes — quand je dis nous-mêmes, c’était nous, le Cirque — pour ne pas nous ré­pé­ter dans les cou­leurs cha­toyantes et que nous ne de­ve­nions trop su­crés.»

Le ré­sul­tat? L’his­toire d’un en­fant, dés­illu­sion­né, dont la com­mu­ni­ca­tion avec les pa­rents n’est pas fa­cile, ha­bi­tée par une co­lère qui fait ex­plo­ser son pe­tit monde et l’em­mène dans un autre uni­vers. «Je me suis po­sé la ques­tion: com­ment, à 10 ans, un en­fant peut-il voir le monde? Il y a des en­fants qui n’ont vu le monde qu’à tra­vers les jeux vi­déo ou la té­lé­vi­sion. Est-ce qu’il existe en­core des en­fants, au­jourd’hui, qui écoutent les pa­rents qui leur ra­content une his­toire? La tra­di­tion orale existe-t-elle? Ce sont les ques­tions que je me po­sais à l’époque et qui, je pense, sont en­core va­lables au­jourd’hui.»

SOMBRE

Fran­co Dra­gone ad­met que Qui­dam est l’un de ses spec­tacles les plus sombres.

«Dans la sé­rie des spec­tacles sous le cha­pi­teau, je crois que c’est le plus sombre. Le jour de la pre­mière ou de la gé­né­rale, je ne me sou­viens plus, il y avait les agences amé­ri­caines qui étaient à Mon­tréal, (…) et les Amé­ri­cains ont dit “Com­ment nous al­lons faire pour vendre ce spec­tacle, pour com­mu­ni­quer, pour le po­si­tion­ner?” Il y a eu un mo­ment où on a eu peur. (…) On a été sou­te­nus. Et quand on a joué ce spec­tacle à Los An­geles, et à San­ta Mo­ni­ca, on a eu des cri­tiques ex­tra­or­di­naires, ra­conte-til.

«Je ne vou­lais pas que les gens jouent (de fa­çon) ex­tra­ver­tie. Je sou­hai­tais que ce soit vrai­ment un re­cueille­ment. Quand les pre­miers ar­tistes sont ar­ri­vés d’Ukraine, pour faire la ban­quine, je me sou­viens de leur fa­çon de mon­trer ce qu’ils fai­saient. C’était tou­jours ex­trê­me­ment ex­tra­ver­ti. J’ai dit: Non, non, non. Nous bais­sons la tête. Soyons humbles.»

Pour créer Qui­dam, Fran­co Dra­gone s’est ins­pi­ré non pas de ce qu’il connaît, mais plu­tôt de ce qu’il ne connaît pas, des per­sonnes qu’il ne connaî­tra ja­mais.

«Je me suis dit: nous sommes six mil­liards et 900 et quelques mil­lions d’ha­bi­tants sur la pla­nète et je connais peu­têtre, je sais pas, une cen­taine de per­sonnes per­son­nel­le­ment? Tout le reste, donc des mil­liards de per­sonnes, sont des qui­dams pour moi. «Ça a don­né une idée à Mi­chel Crête (le scé­no­graphe): si on fai­sait comme une es­pèce de hall de gare? C’est là où les gens se croisent, et par­fois ils se re­gardent, mais très ra­re­ment ils se re­gardent. Ils sont pres­sés, ils s’en vont cha­cun dans leur vie, dans leur mai­son, dans leur boîte res­pec­tive. Chaque jour, on croise des mil­liers et des mil­liers de per­sonnes qui sont des qui­dams pour nous. D’ailleurs, c’est Mi­chel Crête qui est ve­nu avec le mot qui­dam, que j’ai beau­coup ai­mé.»

LE DÉ­BUT D’UN DIA­LOGUE

Pour Fran­co Dra­gone, connaître ou croi­ser le re­gard de quel­qu’un «peut être le dé­but d’un dia­logue, le dé­but d’un rap­pro­che­ment vis-à-vis des autres, le dé­but d’une conscience qu’on prend, d’une prise de conscience que le monde est rem­pli de per­sonnes que nous ne connais­sons pas, mais qui sont faites comme nous».

Pour créer le spec­tacle, Fran­co Dra­gone s’est aus­si ins­pi­ré du cé­lèbre peintre Belge, Paul Dal­vaux. «J’avais vu dans ses toiles qu’il y avait tou­jours beau­coup de per­son­nages, mais qu’ils ne se re­gardent pas. Pour moi, il y avait un lien, une conver­gence, avec cette idée qu’il y a beau­coup de gens sur la pla­nète que nous ne connais­sons pas.»

Le spec­tacle a été créé en 1996. Fran­co Dra­gone l’a re­vu il y a plu­sieurs an­nées, à Tokyo. De son propre aveu, re­voir ses créa­tions n’est pas une ex­pé­rience qui l’en­chante.

«J’ai un trac énorme. Vrai­ment, j’ai très peur. Ter­ri­ble­ment peur d’al­ler voir mes spec­tacles. C’est d’ailleurs pour ça que je n’y vais pas sou­vent. Très sou­vent, la plu­part du temps, je ne me sou­viens plus du tout com­ment j’ai fait. Et j’ai peur pour le sui­vant. Je me dis: est-ce que je vais re­trou­ver un élan vis-à-vis d’un pro­chain spec­tacle? C’est vrai­ment an­gois­sant.»

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