Sec­tion tou­risme

BA­TON ROUGE, Loui­siane | Après l’ex­plo­sion en avril der­nier d’un puits de fo­rage de la Bri­tish Pe­tro­leum qui a trans­for­mé les eaux du golfe du Mexique en une ma­rée noire et pois­seuse, peut-on sans crainte pla­ni­fier des va­cances en Loui­siane et se lais­ser

Le Journal de Quebec - Weekend - - NEWS - Lise Gi­guère Agence QMI

« Ras le bol de voir le même pélican em­pê­tré dans une ma­rée gluante re­pas­ser en boucle aux bul­le­tins de nou­velles. » Cette phrase, on l’en­tend de la bouche des pê­cheurs qui se déses­pèrent du ra­len­tis­se­ment de leur in­dus­trie, mais éga­le­ment de celle des res­tau­ra­teurs et de tous ceux qui vivent du tou­risme, le sec­teur qui gé­nère le plus d’em­plois en Loui­siane. En fait, ce n’est pas tant au sec­teur pé­tro­lier qu’ils en veulent, mais plu­tôt à la cou­ver­ture mé­dia­tique qui, après avoir dif­fu­sé à ré­pé­ti­tion des images de la ca­tas­trophe, s’est dés­in­té­res­sée de cet État quand le calme est re­ve­nu.

UNE PEUR IR­RAI­SON­NÉE

Se­coués par les re­por­tages alar­mistes, les tou­ristes qui avaient pré­vu se rendre en Loui­siane se sont apeu­rés. Pas ques­tion de ris­quer l’em­poi­son­ne­ment en goû­tant des pois­sons ou des fruits de mer qui ont sé­jour­né dans les zones conta­mi­nées. La cui­sine re­pré­sen­tant l’at­trac­tion ma­jeure au­près des vi­si­teurs, plus du quart de ceux at­ten­dus en 2011 au­raient an­nu­lé ou re­por­té leur pro­jet, se­lon des chiffres four­nis par l’Of­fice de tou­risme.

Dans les ports de pêche, mal­gré les dé­cla­ra­tions ras­su­rantes de la FDA (Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion), nom­breux sont les ba­teaux qui res­tent à quai. À Del­cambre (en­vi­ron 20 milles au su­douest de La­fayette), un pê­cheur ac­cueille des ache­teurs ve­nus mar­chan­der ses cre­vettes fraîches, qu’il doit fi­na­le­ment cé­der à un prix ri­di­cule. Le re­gard at­tris­té, il se dé­sole : « Ça ne vaut plus la peine, mais c’est mieux que de les lais­ser pour­rir. Les gens croient tou­jours que nos fruits de mer sont toxiques! » À peu de dis­tance de là, le sym­pa­thique pro­prié­taire du Sch­moo­pys, un cas­se­croûte où les pois­sons et fruits de mer oc­cupent une place im­por­tante sur le me­nu, se fait ras­su­rant : « Re­gar­dez-moi, j’en mange tous les jours; est-ce que j’ai l’air ma­lade? » dit-il en frot­tant son ventre re­bon­di.

AU­CUN DAN­GER

Afin de prou­ver que la pêche n’a pas lieu dans des eaux pois­seuses, le ca­pi­taine Sam­mie Faulk, de Got­ta Go Char­ter, nous in­vite aux au­rores pour une ini­tia­tion à la pêche sur la ri­vière Cal­ca­sieu, qui coule du lac Charles jus­qu’au golfe du Mexique. Pen­dant près de six heures, sous un so­leil de plus en plus chaud, les ap­pren­tis pê­cheurs lancent leur ligne. Au­tour du ba­teau, l’eau est d’un beau bleu pur. Ici et là, des ai­grettes d’un blanc im­ma­cu­lé sèchent leurs plumes au so­leil en gar­dant un oeil at­ten­tif aux mou­ve­ments des pê­cheurs.

Au re­tour, les quelques prises ayant fait la fier­té des plus ha­biles (ou des plus chan­ceux) sont re­mises à Pa­pa­nia Da­vid, le pro­prié­taire du Sea­food Pa­lace, qui les ap­prête à la mode loui­sia­naise (pa­nés et frits). Ren­dez-vous des au­toch­tones et des tou­ristes qui vi­sitent Lake Charles, c’est l’en­droit idéal pour se fa­mi­lia­ri­ser grâce à ses en­trées, de pe­tites por­tions qui per­mettent de goû­ter le fa­meux gum­bo (ra­goût ou soupe de fruits de mer ou de pou­let), les pis­to­lettes (pains far­cis à la viande ou aux fruits de mer), les po­boy (gros ham­bur­ger dans un pain fran­çais), sans ou­blier le crabe, les écre­visses ou en­core l’al­li­ga­tor et l’in­con­tour­nable bou­din.

De Lake Charles à La Nou­velle-Or­léans, le sé­jour se pour­suit par la vi­site de pe­tits vil­lages de pêche ou de com­mu­nau­tés bayous, de fermes d’éle­vage et d’usines de trans­for­ma­tion, de ren­contres avec des pê­cheurs et des chefs qui com­prennent l’im­por­tance des fruits de mer dans la culture et dans l’éco­no­mie lo­cale.

UN FES­TI­VAL DE DÉ­LICES

Par­tie in­té­grante de la cui­sine acadien- ne et créole, les fruits de mer se re­trouvent frits dans les éta­blis­se­ments de style buf­fet, mais il en est au­tre­ment dans les res­tau­rants plus chics, où ils sont cui­si­nés plus ar­tis­ti­que­ment. À la Truffe Sau­vage de Lake Charles, le tar­tare de thon cô­toie la bisque de homard et le dé­li­cat ri­sot­to d’écre­visses. À la Pro­vence à La­combe, la bisque de crabe bleu cré­meuse à sou­hait et la bouilla­baisse ou le sé­baste crous­tillant au crabe et aux cre­vettes sont un pur dé­lice. À Hou­ma, le Cris­tia­no marie avec élé­gance la fine cui­sine du sud de la Loui­siane et la cui­sine ita­lienne, comme ce pois­son frais en­ro­bé de noix de pa­cane, tan­dis qu’au Vianne’s Tea Sa­lon and Ca­fé de Man­de­veille, une vieille mai­son conver­tie en sa­lon de thé,

43 on sert au pe­tit-dé­jeu­ner des ome­lettes au crabe ou des oeufs bé­né­dic­tine aux cre­vettes.

Il est cer­tain que la ma­rée noire a eu d’énormes consé­quences sur l’éco­lo­gie fra­gile du golfe, mais de­puis la ca­tas­trophe, les pro­duits de la mer sont sur­veillés très étroi­te­ment et des re­cherches ap­pro­fon­dies, me­nées aus­si bien par les gou­ver­ne­ments que par l’État, prouvent qu’ils sont exempts de toute trace de conta­mi­na­tion et qu’on peut les consom­mer sans dan­ger.

« Je trouve ab­ject que les gens se rendent en Loui­siane, c’est du voyeu­risme », pou­vait-on en­tendre quelques mois après Ka­tri­na. La ma­rée noire a sus­ci­té les mêmes ré­ac­tions.

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Cette vi­sion du tou­risme n’est pas celle des Loui­sia­nais. Au contraire, ils re­con­naissent que les vi­si­teurs per­mettent la créa­tion de nom­breux em­plois et des re­tom­bées éco­no­miques im­por­tantes, mais plus en­core, ils re­pré­sentent une oc­ca­sion de par­ler, d’exor­ci­ser la ter­reur qu’ils ont vé­cue, la co­lère qui les ha­bite, l’in­jus­tice qui les frappe et la dou­leur de ce qu’ils ont per­du.

Sur­tout qu’en Loui­siane, les plus belles ren­contres se font presque tou­jours au­tour de la table sur la­quelle les mets ra­content l’his­toire de cet État for­mé de Ca­juns, de Fran­çais, d’Al­le­mands, d’Es­pa­gnols et d’Afri­cains qui ont su mé­lan­ger leurs in­gré­dients fa­vo­ris pour don­ner cette cui­sine épi­cée au goût unique.

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PHOTOS D’ARCHIVES ET LISE GI­GUÈRE, AGENCE QMI

3 1. Chez Sch­moo­pys, à Del­cambre, casse-croûte où les pois­sons et fruits de mer oc­cupent une place im­por­tante dans le me­nu. 2. Le tra­di­tion­nel gum­bo. 3. Pay­sage loui­sia­nais. 4. Dans les ports de pêche de la Loui­siane, nom­breux sont les ba­teaux qui res­tent à quai de­puis la ma­rée noire. 5. Bour­bon Street.

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