« Les gens les plus dan­ge­reux, ce sont les gens bien »

Dans son livre, Alexandre Jar­din dé­nonce les gens qui, sous le cou­vert de bonne mo­rale ou de fi­dé­li­té po­li­tique, ont été im­pli­qués dans cette pé­riode noire et n’en font pas grand cas.

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Marie-France Bor­nais

Au fil des ans, Alexandre Jar­din s’est re­trou­vé dans des si­tua­tions éton­nantes où des an­ciens col­la­bo­ra­teurs se sont en­tre­te­nus avec lui comme s’il était des leurs.

Au cours d’un dî­ner chic chez Maxim’s par exemple, il se re­trouve, à 23 ans, jeune écri­vain cé­lèbre, à la table de « gens très bien », dont Josée de Cham­brun, fille de Pierre La­val et mar­raine de son oncle, qui rap­pelle avec lé­gè­re­té des anec­dotes d’an­tan...

« C’est vrai­ment une scène d’hor­reur, le tout dans une am­biance de mon­da­ni­té et de drô­le­rie. C’est in­sup­por­table. Je ne sais pas com­ment vous l’au­riez vé­cue, mais moi, je l’ai très mal vé­cue », dit-il. Le soir même, il a écrit trois cha­pitres de Fan­fan, « pour m’aé­rer, me ré­chauf­fer le coeur ».

Mo­ti­vé, Alexandre Jar­din a pour­sui­vi ses re­cherches. « Tant que je n’étais pas par­ve­nu à as­su­mer to­ta­le­ment ce pas­sé-là de ma fa­mille, je n’ar­ri­vais pas à pas­ser à autre chose. »

En ayant pu­blié, il s’est sen­ti re­vi­ta­li­sé. « Vivre avec le réel, ça re­met dans la vie. C’est à la fois une li­bé­ra­tion et en même temps une grande souf­france. C’est les deux à la fois. Mais c’est fait. Je sais bien que ça pro­voque un séisme ab­so­lu­ment in­croyable en France au­jourd’hui.

« Tant qu’on fai­sait des pro­cès à des col­la­bo­ra­teurs qui étaient des fi­gures du mal, au fond, ça ras­su­rait tout le monde. Le mal, c’était eux, pas nous. C’était pas nos fa­milles. Tan­dis que là, je sou­lève la ques­tion des gens très bien. Celle de la ma­jo­ri­té des fa­milles fran­çaises qui ont sui­vi Pé­tain d’une ma­nière tout à fait ex­tra­or­di­naire à nos yeux au­jourd’hui. « Mon livre ne s’ap­pelle pas Des

sa­lauds : ça s’ap­pelle Des gens très bien. Il m’a fal­lu des an­nées pour com­prendre qu’il n’était ab­so­lu­ment pas né­ces­saire d’être un monstre pour par­ti­ci­per au pire. Je pen­sais qu’il fal­lait être un sa­laud pour faire des sa­lo­pe­ries. Eh bien non. Fi­na­le­ment, les gens les plus dan­ge­reux, ce sont les gens bien. C’est-à-dire qu’à par­tir du mo­ment où les gens très bien se mettent à col­la­bo­rer avec les sa­lo­pards, c’est la fin du monde parce qu’ils leur ap­portent une lé­gi­ti­mi­té; ils leur ap­portent des com­pé­tences. Il faut tou­jours sur­veiller ce que font les gens très bien. »

Alexandre Jar­din consi­dère que sa fa­çon d’écrire se­ra mo­di­fiée à ja­mais par son geste et pren­dra le temps de vivre tout cet évé­ne­ment avant de se lan­cer dans l’écri­ture d’un pro­chain ou­vrage. « C’est ir­ré­ver­sible. Je n’écri­rai plus ja­mais de la même ma­nière. Ça ne veut pas dire que je re­nie ce que j’ai écrit. Ce sont les éche­lons qui m’ont conduit jus­qu’à ce livre-là. Mais je n’écri­rai plus du tout en ayant le même rap­port avec le réel. Voi­là, c’est tout.»

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.