Bon temps pour boire du bor­deaux

Le Journal de Quebec - Weekend - - SAVEURS -

Nous sommes dé­but no­vembre, il fait en­core bon à Bor­deaux, les vignes se dé­clinent dans une sym­pho­nie de cou­leurs que ne re­nie­rait pas le plus in­dien de nos étés, on se pro­mène dans les vi­gnobles, on ar­rête dans les châ­teaux, on goûte les vins, et la der­nière chose à la­quelle on s’at­tend, c’est bien d’en­tendre par­ler de Ch­ris­to­bal Huet. Or, sur qui on tombe ce ma­tin-là, en en­trant dans le chai du Châ­teau L’Es­cart? On tombe sur Da­mien Laurent, vi­gne­ron et di­rec­teur du châ­teau, et grand ami de Ch­ris­to­bal Huet. Ch­ris­to­bal Huet? « Oui. Moi aus­si je suis gar­dien de but; on était tous les deux sur l’équipe de ho­ckey de France lors du cham­pion­nat ju­nior de 1994. »

Avouez qu’on ne s’y at­tend pas. Mieux, Da­mien a étu­dié au Col­lège fran­çais de Mon­tréal à l’ado­les­cence et Mon­tréal n’a pas de se­cret pour lui.

Et le Québec en a en­core moins pour son père, Gé­rard Laurent, qui le connaît comme le fond de sa poche. À com­men­cer par Drum­mond­ville, di­rait-il. Parce que pen­dant des an­nées, Gé­rard Laurent a im­por­té du Québec de l’équi­pe­ment de ho­ckey en Eu­rope. « Quand j’ar­rive au Québec, je n’ai pas be­soin de GPS ni de cartes rou­tières pour sa­voir où je vais », di­ra-t-il.

Et il vient sou­vent au Québec. Il a fait à peu près toutes les suc­cur­sales de la pro­vince où son vin est ven­du. De Mon­tréal à Ri­mous­ki, d’Amos à Grand­Mère, de Chi­cou­ti­mi à Ga­ti­neau.

Son vin, Châ­teau L’Es­cart « Ju­lien », Bor­deaux Su­pé­rieur 2007 (17,50 $) est le par­fait exemple du bon vin de Bor­deaux à bon prix qu’on peut trou­ver au­jourd’hui chez nous. Un bor­deaux clas­sique de style, moyen­ne­ment cor­sé, plu­tôt ex­trait quand même en 2007, fait de 65 % de mer- lot, 30 % de ca­ber­net sau­vi­gnon et 5 % de Mal­bec.

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Alors, qui a dit que les bons bor­deaux étaient trop chers? C’est bien là le pro­blème. Tout le monde croit que les vins de Bor­deaux sont chers, ob­nu­bi­lé par les prix stra­to­sphé­riques qu’at­teignent les grands crus.

Or, ces vins, ces « happy few », ne consti­tuent qu’une goutte d’eau dans l’océan de vin que Bor­deaux pro­duit chaque an­née.

Au­tant ces grands crus ont ti­ré, à une époque, l’image qua­li­ta­tive de tous les vins de bor­deaux vers le haut, au­tant au­jourd’hui, de l’avis de tous les vi­gne­rons que j’ai ren­con­trés lors de ce voyage, ces mêmes grands crus consti­tuent un han­di­cap pour la très grande ma­jo­ri­té des autres bor­deaux. À com­men­cer par les bor­deaux et les bor­deaux su­pé­rieurs.

Car, en ce qui concerne l’image, Bor­deaux ap­pa­raît éli­tiste, cher et traîne la ré­pu­ta­tion, cô­té oe­no­tou­risme, qu’il n’y a à peu près pas d’ac­cueil à la pro­prié­té. Des or­ga­nismes comme le Syn­di­cat des Bor­deaux et Bor­deaux su­pé­rieur, jus­te­ment, s’em­ploient à chan­ger cette image qui ne cor­res­pond pas à leur réa­li­té.

Pour le consom­ma­teur, en re­vanche, les temps n’ont ja­mais été aus­si fa­vo­rables à l’achat de vins de Bor­deaux.

Car – nous y re­vien­drons – les vins de Bor­deaux connaissent une crise ma­jeure et les ex­por­ta­tions sont à la baisse sur à peu près tous les mar­chés.

Sauf au Ca­na­da, où ils sont en hausse de 5 %. Ex­cel­lente nou­velle puisque, « de­puis 10 ans, di­sait M. Marc Me­de­ville, pro­prié­taire du Châ­teau Fayau, on n’a ja­mais pro­duit d’aus­si bons vins à aus­si bon prix ».

Châ­teau Fayau, en pas­sant, dont les vins ne sont pas ven­dus chez nous, mais qui, jus­te­ment, es­saie de bri­ser l’image tra­di­tion­nelle des vins de Bor­deaux en pro­dui­sant un vin rouge lé­ger, tout sur le fruit, dans un pro­fil qui est un peu à l’in­verse, pour tout dire, de ce qu’on at­tend d’un bor­deaux gé­né­ra- le­ment; c’est-à-dire qu’il ne gagne pas à vieillir puisque tout son charme ré­side dans sa jeu­nesse et sa fraî­cheur.

Marc Me­de­ville ne fait pas l’una­ni­mi­té avec ce type de vin qui, pour cer­tains, évacue la ty­pi­ci­té bor­de­laise.

Quant à moi, au contraire, je trouve que c’est un atout pour les vins de Bor­deaux, dans la me­sure où un vin comme ce­lui-ci montre que Bor­deaux peut aus­si dé­cli­ner ses vins dans un style ori­gi­nal, avec pra­ti­que­ment la « gou­leyance » d’un beau­jo­lais, mais dans un re­gistre de sa­veurs bien bor­de­lais.

Bor­deaux pro­duit bien des clai­rets et des ro­sés, non? Mais bon. On en re­par­le­ra.

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