Confi­dences d’une désobéissante

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-France Bor­nais

Ge­ne­viève St-Ger­main, jour­na­liste, chro­ni­queure, ani­ma­trice à la ra­dio et à la té­lé­vi­sion, consi­dère qu’elle est une désobéissante de­puis toute

jeune, parce qu’elle a tou­jours re­fu­sé de se taire. Elle constate, dans « Carnets d’une désobéissante », que le prix à payer est par­fois bien lourd. Sans fausse pu­deur, elle par­tage ses ré­flexions et se dé­voile aus­si pro­fon­dé­ment en dé­cri­vant le che­min dif­fi­cile qu’elle a sui­vi pour se ré­con­ci­lier avec elle-même. Voi­ci Ge­ne­viève, en dix ques­tions.

POUR­QUOI DIS-TU QUE TU ES UNE DÉSOBÉISSANTE?

J’ai tou­jours ou­vert ma gueule. Par­tout où je suis pas­sée, j’ai tou­jours dit ce que je pen­sais. Ce n’était pas né­ces­sai­re­ment ce que tout le monde pen­sait et pour une femme, c’est tou­jours un risque. La déso­béis­sance, je la vois sur­tout par la pa­role et la vo­lon­té d’être libre in­té­rieu­re­ment et de dire vrai­ment ce qu’on res­sent et d’es­sayer de ne pas être conforme.

QUEL EST LE PRIX À PAYER POUR OSER DON­NER SON OPI­NION DANS LA SO­CIÉ­TÉ D’AU­JOURD’HUI?

Sou­vent, c’est d’être ex­clu, d’être éven­tuel­le­ment ban­ni, parce que ça dé­range, au Qué­bec, par­ti­cu­liè­re­ment. On est dans une so­cié­té ado­les­cente et on ne peut pas ne pas être d’ac­cord. Le prix à payer est aus­si de se sen­tir bien seul, sou­vent, avec ce qu’on pense. La déso­béis­sance vient aus­si avec la re­cherche de la vé­ri­té.

TU CROIS QUE LA TÉ­LÉ­VI­SION DOPE LES ÉGOS?

La té­lé­vi­sion, ça sur­va­lo­rise. Il faut être ex­trê­me­ment so­lide in­té­rieu­re­ment, ex­trê­me­ment sage et ex­trê­me­ment pur... et on ne l’est pas tous. Je n’ai ja­mais été une ve­dette. Mais ceux qui sont tout le temps là doivent être so­lides in­té­rieu­re­ment pour ne pas être em­por­tés, mal­gré eux, par cette sur­va­lo­ri­sa­tion. Ça peut être ra­va­geur. Ça peut créer des monstres.

TU PARLES DE LA CONDI­TION FÉ­MI­NINE. AS-TU L’IM­PRES­SION QU’ON A PRO­GRES­SÉ OU RÉ­GRES­SÉ?

La fé­mi­niste Glo­ria Stei­nem a écrit un livre il y a à peu près dix ans, Re­vo­lu­tion from Wi­thin. Elle dit que si on veut chan­ger le monde, il faut se chan­ger soi-même. En ce sens­là, je trouve que les femmes ont ar­rê­té de se re­gar­der el­les­mêmes et de s’aper­ce­voir que le chan­ge­ment vien­drait de l’in­té­rieur, en lut­tant contre la per­fec­tion ma­la­dive, en es­sayant de bâ­tir notre es­time de soi. Ça n’est qu’à ce prix­là — une es­pèce d’éco­lo­gie in­té­rieure — qu’on peut chan­ger la so­cié­té et le monde. Je crois plus à ça, comme Stei­nem et je ne suis pas sûre qu’on a pro­gres­sé.

POUR­QUOI AS-TU CHOI­SI DE PAR­LER PU­BLI­QUE­MENT DE TA DÉ­PRES­SION?

Ça m’ap­pa­rais­sait pri­mor­dial. Je sa­vais que je n’étais pas toute seule. Je sens que c’est une épi­dé­mie et tout le monde se tait. C’est en­core un ta­bou. À la li­mite, je trouve ça presque nor­mal de faire une dé­pres­sion dans le monde dans le­quel on vit parce qu’il n’est pas fait pour les gens sen­sibles.

QU’EST-CE QUE LA PSY­CHO­THÉ­RA­PIE T’A PER­MIS DE DÉ­COU­VRIR DE TOI?

Tout. Des an­nées et des an­nées de psy­cho­thé­ra­pie, ça per­met de ré­gler plein d’af­faires. Ul­ti­me­ment, ça per­met d’ac­cep­ter qui on est. Après, la spiritualité, qui est pour moi le plus im­por­tant, per­met d’ai­mer qui on est.

EST-CE QUE TU RECOMMANDES AUX GENS DE PAR­TI­CI­PER AUX THÉ­RA­PIES DE GROUPE DANS LES SOUS­SOLS D’ÉGLISE DONT TU PARLES DANS LE LIVRE?

Je ne di­rais pas que je le re­com­mande, mais moi, ça m’a sau­vé la vie. Quand tu es dans un état dé­pres­sif, tu es beau­coup dans l’iso­le­ment. Et plus tu es iso­lé, plus tu es dé­pres­sif. Ça va en­semble. Al­ler dire aux autres des choses qu’on ne consi­dère pas belles, qu’on cache aux autres ha­bi­tuel­le­ment et s’aper­ce­voir qu’on n’en meurt pas, c’est un pro­ces­sus de la pa­role qui li­bère. C’est ma­gique!

CROIS-TU QU’AU­JOURD’HUI, TU AS TROU­VÉ UN SENS À TA VIE?

Je sais qu’il y a un sens à ma vie. Ce que je sais sur­tout, c’est qu’il y a un sens ul­time qui nous échappe, qui est me­né par plus grand que nous en nous, qui est notre âme. Et que notre âme a une di­rec­tion et un sens. Quand on prend le

temps de l’écou­ter, on ne peut pas vrai­ment se trom­per.

QU’EST-CE QUE LA RÉ­DAC­TION DE TON LIVRE T’A AP­POR­TÉ DE PLUS BEAU?

C’est bien éton­nant... c’est la fier­té en moi. Pas la fier­té dans le sens de l’or­gueil. Et aus­si un al­lé­ge­ment du coeur. Je suis consciente que j’ai vé­cu ces ex­pé­riences-là. Mais ça m’a per­mis de les lâ­cher dans l’uni­vers. Le plus beau, c’est la ré­ac­tion des gens. Ça me jette à terre. Quand des filles de tous les âges me disent que ces mots-là leur font du bien, les ras­surent, les ré­con­fortent, c’est le plus beau. Je suis fière d’avoir me­né un pro­jet à terme et d’avoir osé écrire un livre.

JUS­TE­MENT, QUELLE EST L’IM­POR­TANCE DES LIVRES DANS TA VIE?

Elle est im­mense. C’est un re­fuge, ça m’a sau­vé la vie, tout au long de ma vie. J’ai tou­jours lu au su­jet d’autres femmes de­puis l’ado­les­cence mais pen­dant ma conva­les­cence, ça a été ins­pi­rant et ai­dant. Je lis des es­sais, des ro­mans. Je ne peux pas pas­ser une jour­née sans lire. C’est ma drogue de pré­di­lec­tion.

√ Ge­ne­viève St-Ger­main ren­con­tre­ra les lec­teurs qui vi­si­te­ront le Sa­lon in­ter­na­tio­nal du livre de Qué­bec.

GE­NE­VIÈVE ST-GER­MAIN

PHO­TO COURTOISIE | STÉ­PHA­NIE LE­FEBVRE

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.