Gau­vreau, mon pre­mier prof !

Le Journal de Quebec - Weekend - - TÉLÉVISION -

À l’époque où j’ai com­men­cé à écrire pour la té­lé­vi­sion, c’est-à-dire dans la deuxième moi­tié des an­nées 50, il n’y avait ni INIS (l’Ins­ti­tut na­tio­nal de l’image et du son), ni Cé­gep à Jon­quière, en­fin nulle part où on en­sei­gnait les ru­di­ments de l’écri­ture té­lé­vi­suelle. On ap­pre­nait sur le tas !

Pour ap­prendre sur le tas, fal­lait trou­ver un men­tor par­mi les rares au­teurs ayant un peu d’ex­pé­rience ou par­mi les réa­li­sa­teurs qui com­men­çaient dans le mé­tier, eux aus­si. Quand j’ai écrit les textes de Mon­sieur Sur­prise pour la boîte du même nom et ceux de Bo­bi­no, ac­teurs et au­teurs s’ai­daient l’un l’autre et ce n’était pas tou­jours fa­cile d’at­tri­buer la pa­ter­ni­té de telle ou telle scène.

UNE NOU­VELLE FA­ÇON D’ÉCRIRE

En 1960, Pierre Gau­vreau me de­mande si je veux tra­vailler à une sé­rie dra­ma­tique se­lon un pro­cé­dé in­con­nu jusque-là chez nous. Nous com­man­de­rions des idées d’émis­sion à di­vers au­teurs, nous choi­si­rions les plus in­té­res­santes que nous achè­te­rions et je les scé­na­ri­se­rais. Quant aux dia­logues, ils se­raient confiés à Jo­vette Ber­nier, qui avait si­gné les sketchs hu­mo­ris­tiques Quelles nou­velles?, dif­fu­sés chaque mi­di à Ra­dioCa­na­da du­rant 19 ans.

Au Qué­bec, le prin­cipe pour des au­teurs de tra­vailler en équipe est si ré­vo­lu­tion­naire que la So­cié­té des Au­teurs et Ra­dio-Ca­na­da tentent par tous les moyens de nous en dé­tour­ner. Pen­dant quelques an­nées, les ca­chets pour un texte écrit en équipe res­tent in­fé­rieurs à ceux écrits par un au­teur unique ! Pour­tant, aux États-Unis et dans quelques pays d’Eu­rope, c’est le tra­vail d’équipe qui fait loi et il est ré­mu­né­ré plus gé­né­reu­se­ment !

« AÉ­RER » LES TÉ­LÉ­RO­MANS

C’est donc avec Rue de l’Anse et Pierre Gau­vreau que je fais mes pre­miers pas d’au­teur dra­ma­tique. Pierre n’in­nove pas seule­ment au ni­veau des textes, il sou­haite aus­si « aé­rer » le té­lé­ro­man en le sor­tant des stu­dios. Au grand éba­his­se­ment des Gas­pé­siens du pe­tit village des Mé­chins, toute l’équipe de Rue de l’Anse s’y ins­talle pour un pre­mier été.

Les ve­dettes de la sé­rie comme Gilles Pel­le­tier, Gi­sèle Sch­midt, Ju­liette Bé­li­veau, Jean Du­ceppe, Ju­liette Huot, les pe­tits Da­niel Ga­douas et Mi­chel De­sau­tels et com­bien d’autres ar­tistes en­va­hissent le village avec quelques di­zaines de tech­ni­ciens et d’ar­ti­sans.

Bien avant que com­mence le tour­nage, Gau­vreau a les 26 textes dé­jà en main. Même si nous sommes de­ve­nus amis, Pierre n’en reste pas moins hy­per poin­tilleux sur les textes que je livre. Les in­trigues doivent être ser­rées, les dé­noue­ments in­at­ten­dus, les re­vi­re­ments nomb- reux et les dia­logues vi­vants et réa­listes. Avec lui, j’ap­prends la ponc­tua­li­té, la ri­gueur, la vrai­sem­blance et j’ai­guise mon sens de l’in­trigue. Jo­vette, elle, me montre à écrire des dia­logues in­ci­sifs, tou­jours tein­tés d’hu­mour. Après Rue de l’Anse, j’écris Pierre d’Iber­ville que réa­lise en­core Pierre Gau­vreau. Une fois de plus, j’écris en équipe. Cette fois avec Jacques Létourneau et Jean Pel­le­rin. Du­rant tout ce temps, le sens de l’écri­ture que montre Pierre m’épate et je me dis qu’il pour­rait sû­re­ment écrire lui-même. Ce n’est que par­tie re­mise. Plu­sieurs an­nées après, il écrit Le temps d’une paix et Cormoran, deux té­lé­ro­mans qui res­tent par­mi les meilleurs de notre té­lé­vi­sion. En­suite, il re­tourne à la pein­ture qu’il avait quit­tée pour la té­lé­vi­sion.

La pein­ture vit plus long­temps que tout autre art et les gé­né­ra­tions à ve­nir risquent de connaître Pierre Gau­vreau uni­que­ment comme peintre. Moi, je n’ou­blie­rais ja­mais le Gau­vreau réa­li­sa­teur et au­teur !

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