L’hymne àla­joie

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-France Bor­nais

In­vi­té d’hon­neur du Sa­lon in­ter­na­tio­nal du livre de Qué­bec, Eric-Em­ma­nuel Sch­mitt, l’un des au­teurs francophones les plus lus dans le monde, se consi­dère comme un homme heu­reux, ca­pable d’ac­cep­ter la di­men­sion tra­gique de l’exis­tence. Et c’est de cette joie pro­fonde qu’il parle dans son der­nier ro­man, Quand je pense que Bee­tho­ven est mort, alors que tant de cré­tins vivent...

Le livre lui a été ins­pi­ré par une vi­site dans une ex­po­si­tion de masques à Co­pen­hague, au Da­ne­mark. « Tout d’un coup, je vois une salle en­tière de masques de Bee­tho­ven et ça me ren­voie à mon en­fance et à mon ado­les­cence. Et je me rends compte que j’ai chan­gé. Je ne suis plus comme l’en- fant ou l’ado­les­cent que j’étais en face d’un masque de Bee­tho­ven. Je n’en­tends plus toutes ces mu­siques bou­le­ver­santes. Je ne suis pas ému comme avant. Et du coup, j’amorce un re­tour à Bee­tho­ven et tout d’un coup, je me rends compte que Bee­tho­ven a plein de choses à me dire et à nous dire, à nous et à notre époque », par­tage-t-il en en­tre­vue, lors de son pas­sage à Qué­bec.

« Cet homme qui a eu une vie épou­van­table, une vie en par­tie dé­truite par l’in­fir­mi­té de la sur­di­té, cet homme nous livre un hymne à la joie comme mes­sage fi­nal, comme tes­ta­ment. À notre époque qui a l’air d’un concert de gé­mis­se­ments alors qu’on n’a ja­mais vé­cu si long­temps, où fi­na­le­ment la vie est tel­le­ment plus fa­cile qu’à l’époque de Bee­tho­ven, nous, on est in­ca­pable d’avoir ce culte de la joie. On cultive la tris­tesse plu­tôt que la joie. Alors, je me suis dit qu’il y avait une vraie le­çon à prendre et qu’il fal­lait que je me penche sur lui et ce qu’il a à nous dire. » Écrire Quand je pense que Bee­tho­ven est

mort... lui a fait beau­coup de bien. « Cette no­tion très simple de culti­ver la joie plu­tôt que la tris­tesse, je l’ap­plique à ma vie. Parce que c’est vrai qu’on peut avoir la même vie et ne re­gar­der que ce qui manque. La joie, c’est le plein. On a la même vie mais on re­garde ce qui est plein. »

Eric-Em­ma­nuel Sch­mitt dé­crit son livre comme « un ma­nuel de Bee­tho­ven et un ma­nuel du bon­heur », où Bee­tho­ven nous pro­pose de re­trou­ver la joie même si on connaît la douleur, la tris­tesse. « Il nous offre une le­çon de vie et c’est quel­qu’un qui voit ce qu’il y a de grand dans les pe­tits êtres que nous sommes. Ça me fait du bien. »

L’IN­FLUENCE DE LA MU­SIQUE

La mu­sique des grands com­po­si­teurs clas­siques, comme Bach, Bee­tho­ven et Mo­zart, est es­sen­tielle dans la vie de l’écri­vain, qui a aus­si étu­dié la mu­sique au Con­ser­va­toire de Lyon. « La mu­sique vient me cher­cher au plus pro­fond de moi, en­des­sous des concepts, des idées, des rai­son­ne­ments. Elle ar­rive là où ça pal­pite, là où le coeur bat, dans le sen­ti­ment et dans l’émo­tion. C’est ça qui est tel­le­ment pré­cieux dans la mu­sique et c’est pour ça qu’elle peut avoir une in­fluence si grande sur nous. Par­fois, la mu­sique nous console ou nous donne des larmes quand on croit qu’on n’en a pas. Tout d’un coup, on en­tend quelque chose et on se met à pleu­rer, et il y a un pro­ces­sus en­fin de deuil qui com­mence, moi ça m’est ar­ri­vé. La mu­sique, c’est vrai­ment un des grands fac­teurs de notre vie spi­ri­tuelle», com­mente-t-il.

De ma­nière ex­cep­tion­nelle, l’écri­vain ar­rive à trans­po­ser les phra­sés, les pauses et les nuances de la mu­sique dans l’écri­ture de son ro­man. Mais tout ne vient pas du pre­mier jet, comme par ma­gie. «Je tra­vaille plus à la gomme qu’au crayon, as­sure l’au­teur. J’ef­face beau­coup. Je po­lis beau­coup. Je veux que le tra­vail dis­si­mule le tra­vail et que ça donne l’im­pres­sion d’un na­tu­rel to­tal. Et que ce na­tu­rel soit mu­si­cal. »

Il y ar­rive en écou­tant. « Flau­bert ap­pe­lait son bu­reau son gueu­loir, parce qu’il gueu­lait ses textes à voix haute pour vé­ri­fier leur mu­si­ca­li­té. Moi, c’est la même chose, mais je l’ap­pelle mon écou­toir, parce que c’est une pièce si­len­cieuse, où je me re­plie. Je me mets presque en foe­tus comme une grande oreille, et la phrase, elle me vient. Je l’écoute. Si je sens que sa mu­si­ca­li­té n’est pas par­faite, je tends en­core plus l’oreille jus­qu’à ce que je trouve la mu­si­ca­li­té de la phrase.»

Du coup, beau­coup de mu­si­ciens veulent ab­so­lu­ment mettre ses textes en mu­sique. « En France, en ce mo­ment, c’est la fo­lie! J’ai plein de de­mandes, ce qui me ra­vit. Les mu­si­ciens m’ont re­con­nu comme un écri­vain mu­si­cal. C’est un ca­deau. »

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.