L’homme et l’écri­vain...

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES -

SI BEE­THO­VEN AVAIT ÉTÉ UN ÉCRI­VAIN, QUE PEN­SEZ-VOUS QU’IL AU­RAIT ÉCRIT?

Je crois que si Bee­tho­ven avait été écri­vain, il au­rait écrit les pièces de Schil­ler, le grand poète ro­man­tique al­le­mand. Mais je pense que s’il avait été phi­lo­sophe, il au­rait été Spi­no­za. C’est une des grandes oeuvres sur la joie et le bon­heur.

SI VOUS N’AVIEZ PAS ÉTÉ ÉCRI­VAIN NI MU­SI­CIEN, VOUS AU­RIEZ ÉTÉ...

Mé­de­cin. Faire du bien à l’autre. Le sou­la­ger. J’ai dé­cou­vert que je fai­sais ça avec les mots et j’en étais qua­si­ment in­cons­cient. D’ailleurs, les pre­mières fois où on me l’a dit, ça m’a qua­si­ment vexé. On m’a dit : « Vos livres me font du bien. » Moi, je vou­lais qu’on me dise que mes livres sont bien. Après, je me suis ren­du compte que c’était mieux que mes livres fassent du bien plu­tôt que mes livres soient bien. Ça va plus loin, ça va plus pro­fond et au fond, c’était ma concep­tion de la lit­té­ra­ture. Par­fois, ça m’a été dit d’une fa­çon très drôle. Il y avait une dame dans une si­gna­ture, en Bel­gique, qui entre dans la li­brai­rie. Une dame de 70 ans qui me dit : « Moi, quand ça va pas, j’me schmitte! », en fai­sant un geste de pi­qûre dans son bras. Cette as­si­mi­la­tion à une drogue bé­né­fique m’a beau­coup plu!

LES SA­LONS DU LIVRE DE­VIENNENT-ILS POUR VOUS UNE IM­MENSE LI­BRAI­RIE OÙ RE­GAR­DER LES LIVRES, LES CHOI­SIR?

Quand je n’étais pas écri­vain, dans les sa­lons du livre, j’étais comme une abeille qu’on vient de mettre dans un champ de fleurs. J’étais ex­ci­té, j’ache­tais des tas de livres. Main­te­nant, quand je vais dans un sa­lon du livre, je n’ai plus le droit de re­gar­der quoi que ce soit parce que les gens me sautent des­sus pour me dire des choses ado­rables, mais je ne peux plus feuille­ter les livres, les hu­mer, les res­pi­rer. À la li­mite, si j’ar­ri­vais dans un stand où il n’y a per­sonne, à ce mo­ment­là, c’est le li­braire ou l’édi­teur qui me sau­te­rait des­sus! Et on re­garde ce que je re­garde. Donc, je ne me sens plus libre. En fait, j’avoue que la li­brai­rie, ça de­vient de plus en plus In­ter­net pour moi, parce que là, je peux flâ­ner. Je peux re­gar­der. Je choi­sis mes livres, et puis après, ma li­brai­rie, c’est ma mai­son, et il y a des livres ab­so­lu­ment par­tout!

QU’EST-CE QUE VOUS LI­SEZ ET QU’ON NE S’AT­TEN­DRAIT PEU­TÊTRE PAS DE VOUS?

J’ai deux types de lec­ture. J’ai de la lec­ture de lit­té­ra­ture et j’ai de la lec­ture tout sim­ple­ment pour le plai­sir de lire. J’ai lu je ne sais pas com­bien de fois Mau­pas­sant, Co­lette, Proust, Di­de­rot, Vol­taire, Mau­riac... Je re­lis énor­mé­ment pour me nour­rir au­près de bonnes choses. Et puis je lis, pour me dé­tendre, des ro­mans po­li­ciers écrits par des femmes, tou­jours. Elles sont beau­coup plus per­verses que les hommes, beau­coup plus fu­tées. J’adore lire des bio­gra­phies et je com­mence tou­jours par la mort. Quand je sais com­ment quel­qu’un meurt, après je peux lire son en­fance... Cc’est très cu­rieux. Ce sont des livres que je lis sou­vent à l’en­vers. Et je lis très fa­ci­le­ment les mé­moires des gens : plu­tôt que lire des jour­naux people avec des gos­sips, moi, je lis tout de suite l’au­to­bio­gra­phie de la per­sonne.

ENTRE DEUX LIVRES, QU’EST-CE QUE VOUS FAITES POUR VOUS CHAN­GER COM­PLÈ­TE­MENT DE L’UNI­VERS LIT­TÉ­RAIRE?

De la mu­sique. Je peux jouer du pia­no pen­dant huit heures par jour. Quand je fi­nis un livre et que mon temps m’est ren­du, je fais de la mu­sique tout seul ou avec des amis, parce que j’adore ac­com­pa­gner un vio­lo­niste, un vio­lon­cel­liste, une chan­teuse. J’ai plein d’amis mu­si­ciens. Je suis dé­chif­freur, donc je les ac­com­pagne dans leurs mor­ceaux. J’écoute de la mu­sique, je vais au concert, je vais à l’opé­ra. Ça me res­source com­plè­te­ment. Et puis mar­cher dans la na­ture. Mar­cher énor­mé­ment. Pour moi, un grand bon­heur, ce n’est fait que de pe­tits bon­heurs. C’est être avec les gens qu’on aime, par­ta­ger des mo­ments, jouir de l’in­si­gni­fiant.

La mu­sique in­ter­vient dans notre vie spi­ri­tuelle. Des com­po­si­teurs comme Bach, Mo­zart, Bee­tho­ven, Schu­bert, Cho­pin ou De­bus­sy ne se ré­duisent pas à des four­nis­seurs de sons : ils sont aus­si des four­nis­seurs de sens. » - Eric-Em­ma­nuel Sch­mitt, Quand je pense que Bee­tho­ven est mort alors que tant de cré­tins vivent...

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