L’éter­ni­té du pré­sent

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Jean Barbe Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Bon, bon, d’ac­cord, je ne lis pas le chi­nois non plus. C’est dans le ma­ga­zine Les In­rocks que ça se trouve : la Chine cen­sure les voyages dans le temps à la té­lé et au ci­né­ma.

On a eu chaud. Pour l’ins­tant, la lit­té­ra­ture et le théâtre sont épar­gnés. Mais ce n’est que par­tie re­mise. Se­lon Les In­rocks, les pro­duc­tions qui im­pliquent des per­son­nages voya­geant dans le pas­sé « manquent de pen­sées positives et de sens ».

Ain­si, de nou­velles di­rec­tives au­raient pour ob­jec­tif de li­mi­ter la pro­li­fé­ra­tion de films et té­lé­films qui « com­posent né­gli­gem­ment des mythes, ont des in­trigues mons­trueuses et bi­zarres, et pro­meuvent le féo­da­lisme, la su­per­sti­tion, le fa­ta­lisme et la ré­in­car­na­tion ».

La SARFT (State Ad­mi­nis­tra­tion of Ra­dio, Film, and Television) au­rait dé­cla­ré : « Pro­duc­teurs et au­teurs traitent l'Histoire d'une fa­çon fri­vole, qui, dé­sor­mais, ne de­vrait en au­cun cas être en­cou­ra­gée. »

J’ima­gine que bien des chefs d’État, bien des pre­miers mi­nistres sont se­crè­te­ment ja­loux de cette ini­tia­tive du gou­ver­ne­ment chi­nois : in­ter­dire le pas­sé à ses ci­toyens, c’est les en­fer­mer dans le pré­sent, les em­pê­cher de com­pa­rer, bâillon­ner leur ima­gi­na­tion. Les pays abon­nés à l’éco­no­mie de mar­ché rêvent de ci­toyens mo­dèles, à l’es­prit fa­çon­né par la pub qui passent leurs week-ends dans les centres com­mer­ciaux. « Ache­tez », or­don­nait George W. Bush aux Amé­ri­cains, le len­de­main du 11 sep­tembre 2001.

Les voyages dans le temps qui mo­di­fient le pas­sé s’ap­pellent des uchro­nies. C’est une sorte de jeu du « et si » : et si Hit­ler était de­ve­nu peintre plu­tôt que dic­ta­teur ? L’au­teur Éric Em­ma­nuel Sch­mitt s’y est es­sayé dans son ro­man La part de l’autre.

Mais c’est plus qu’un jeu. Les voyages dans le temps en fic­tion sont une fa­çon de ne pas être es­clave du pas­sé, du pré­sent ou du fu­tur. C’est une fa­çon de dire haut et fort : tout est pos­sible.

Et c’est exac­te­ment pour ça que les dic­ta­teurs n’aiment pas l’ima­gi­na­tion. Ni Har­per les livres.

LA CHINE ÉTER­NELLE

Je suis al­lé tra­vailler en Chine voi­là quelques an­nées. C’était un an avant les Jeux olym­piques. Juste au sud de la place Tia­nan­men sub­sis­tait en­core pour quelque temps l'un de ces quar­tiers po­pu­laires, dé­dale tortueux de rues et de ve­nelles étroites dont chaque de­van­ture est une échoppe où l'on vend de tout. Les pe­tites mai­sons de briques fai­saient à peine plus de trois mètres de haut. Sur chaque seuil, il y avait un ba­lai de paille. Des woks gré­sillants dé­ga­geaient des par­fums al­lé­chants. Là, il y avait en­core des pousse-pousse qu'em­prun­taient les Chi­nois un peu plus riches que les autres, ou un peu plus fa­ti­gués. C’était la Chine mil­lé­naire, celle des gens or­di­naires qui n’ont ni les moyens ni l'am­bi­tion de faire éle­ver à leur mé­moire un mo­nu­ment pour les siècles à ve­nir, comme la Ci­té in­ter­dite et le Grand Hall du peuple.

Bien sûr, il y avait des ven­deurs de fausses Ro­lex qui se pré­ci­pi­taient sur l'étran­ger que j’étais. C'est nor­mal, puisque pour eux j’étais riche. Mais plus je m'en­fon­çais dans le dé­dale des ruelles et plus les ma­ga­sins se fai­saient pauvres, et plus les tou­ristes se fai­saient rares. Là, les Chi­nois n'avaient plus rien à me vendre et me re­gar­daient d'un oeil in­dif­fé­rent, comme on re­tarde le temps pas­ser. Ils en avaient vu d'autre, pen­sez donc. Cinq mille ans d'his­toires...

Tout ce quar­tier est dis­pa­ru. Jeux olym­piques obligent, la Chine avait vou­lu se re­faire une beau­té. On a re­cons­truit ce quar­tier com­mer­çant en neuf, tout beau, tout propre, gen­ti­ment ty­pique, pour of­frir aux tou­ristes une image asep­ti­sée, plai­sante et ino­dore de la Chine mar­chande. Cinq cent mille per­sonnes ont été dé­pla­cées. Ils sont al­lés ha­bi­ter des HLM en pé­ri­phé­rie de la ville. Le quar­tier est de­ve­nu une sor- te de village de Sch­troumpfs éclai­ré par des lan­ternes élec­triques. Pour plu­sieurs, c'est un mode de vie qui a dis­pa­ru à ja­mais. Mais, d'un autre cô­té, com­ment ne pas leur sou­hai­ter le chauf­fage cen­tral et des vitres aux fe­nêtres ? Com­ment ne pas leur sou­hai­ter la cli­ma­ti­sa­tion, l'été, quand il fait 35 de­grés, et de l'eau propre cou­lant du ro­bi­net, et des toi­lettes re­liées à l'égout col­lec­teur ?

LE PRÉ­SENT CLI­MA­TI­SÉ

Les vieilles per­sonnes que le pro­grès af­fole se sont ac­cro­chées jus­qu'au bout à leur ma­sure, leur mai­son, leur pe­tit étal de fruits ou de ci­ga­rettes. Il a fal­lu les dé­pla­cer de force en les por­tant sur l'épaule comme un sac de riz. Elles sont al­lées re­gar­der, à la té­lé, dans un ap­par­te­ment neuf de ban­lieue, les sé­ries po­pu­laires qui montrent avec nos­tal­gie la Chine d'an­tan dont ils sont les der­niers re­pré­sen­tants. Et main­te­nant, on veut leur en­le­ver l’ima­gi­na­tion, le pou­voir de se pro­je­ter dans le pas­sé, et de le re­faire en pen­sée.

Mais n’est-ce pas au fond le sort qui nous guette tous si on n’y prend garde? Dans 1000 ans, tous les peuples de la Terre vi­vront pa­reille­ment, por­te­ront les mêmes vê­te­ments, man­ge­ront les mêmes plats. Tous ses ha­bi­tants se­ront plus ou moins mé­tis, et sif­fle­ront dans des rues sem­blables les mêmes chan­sons po­pu­laires. Une seule pla­nète, un seul peuple, une seule éco­no­mie, triom­phante. Ne sub­sis­te­ront ici et là que des quar­tiers pré­ser­vés, comme des zoos cultu­rels, des bulles de mé­moire peu­plées d'ac­teurs en cos­tumes d'époque.

L’éco­no­mie de mar­ché au­ra triom­phé du pas­sé et co­lo­ni­sé l’ave­nir. Nous se­rons pris au piège d’un pré­sent éter­nel aux al­lures de centre d’achats.

C’est pour­quoi je vous dis : sau­vez l’hu­ma­ni­té, voya­gez dans le temps, li­sez des livres !

Se­lon l'Of­fice gé­né­ral de la ra­dio, du film et de la té­lé­vi­sion chi­nois, des sé­ries comme le

Pa­lace « traitent de ma­nière lé­gère une histoire sé­rieuse ».

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