DER­RIÈRE LE FAIT DI­VERS

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES -

Dans un bref ré­cit per­cu­tant, Laurent Mau­vi­gnier s’ins­pire d’un fait di­vers sur­ve­nu à Lyon en 2009, où un jeune homme est mort pour avoir vo­lé une bière dans un su­per­mar­ché.

Dans un souffle, le nar­ra­teur de Ce que j’ap­pelle ou­bli ex­plique au frère de la vic­time le dé­rou­le­ment de cet évé­ne­ment tra­gique. Il y a les faits, vio­lents et gra­tuits, mais aus­si les pen­sées du jeune homme de 25 ans au mo­ment où il se fai­sait ta­bas­ser, les sou­ve­nirs qui re­montent à la sur­face, ceux de son frère ai­mé et de ses pa­rents, de sa vie d’er­rance où poin­tait tout de même l’es­poir de jours meilleurs.

Un jeune mar­gi­nal sans do­mi­cile fixe, pas mé­chant, juste dif­fé­rent, qui ven­dait son corps in­dif­fé­rem­ment aux hommes et aux femmes pour se payer de quoi sur­vivre. Un homme qui ve­nait tout juste de ren­con­trer quel­qu’un qui lui plai­sait, une per­sonne qui l’au­rait peut-être sor­ti de l’ou­bli, lui qui était de­ve­nu in­vi­sible aux yeux des autres.

Pour­tant, cette jour­née de­vait res­sem­bler à toutes les autres. Il était en­tré dans ce su­per­mar­ché par ha­sard sans avoir l’in­ten­tion de vo­ler une bière. « Il se re­trouve face aux ca­nettes sans même l’avoir vrai­ment choi­si, les bières qu’il prend sont en bas du rayon, les moins chères, qu’il prend par ré­flexe parce qu’il n’a ja­mais l’ar­gent pour les payer, il a vou­lu une ca­nette et ne sait pas pour­quoi il l’a ou­verte et bue, sans bou­ger, sans avan­cer, sans se cacher non plus », écrit Laurent Mau­vi­gnier.

À peine a-t-il eu le temps de fi­nir sa bière que quatre vi­giles sont ar­ri­vés, l’ont em­me­né der­rière le ma­ga­sin vers les is­sues de se­cours. Là, ils ont com­men­cé à le frap­per, à le battre. Et lui, il n’a même pas es­sayé de se dé­fendre. Il leur a à peine crié d’ar­rê­ter, es­sayant seule­ment de pro­té­ger son vi­sage des coups avec ses bras. Mais bien­tôt, ses bras n’ont plus eu de force. Il a en­cais­sé les coups en se di­sant que ça s’ar­rê­te­rait, que ça de­vait ar­rê­ter, que ça ne pou­vait pas fi­nir comme ça. Mais ça s’est ter­mi­né comme ça, dans la ré­serve d’un su­per­mar­ché, entre les murs de conserves et les pa­lettes de lait. Mort pour une ca­nette de bière.

Laurent Mau­vi­gnier écrit son ré­cit d’une traite, d’une longue phrase, ponc­tuée d’in­ter­ro­ga­tions, qui nous re­tient en apnée pen­dant une soixan­taine de pages. On a le souffle cou­pé par cette mort in­com­pré­hen­sible, cette vio­lence gra­tuite, cet évé­ne­ment sor­dide. L’au­teur ima­gine ce qui a pu se pas­ser lorsque les quatre agents ont at­tra­pé cet homme pour l’en­traî­ner dans ce qui s’est trans­for­mé pour lui en pe­tite salle de tor­ture. La sur­prise, l’in­com­pré­hen­sion, la peur, la douleur, la ré­si­gna­tion. Et ces quatre vi­giles qui avaient des femmes, des en­fants, des fa­milles, com­ment en sont-ils ar­ri­vés là ? Peut-être se sont-ils ser­vis du jeune homme comme exu­toire afin de se ven­ger de toutes les hu­mi­lia­tions qu’ils ont eux-mêmes su­bies ?

« Le fond de l’af­faire, c’est que c’était de leur jouis­sance à eux qu’ils étaient cou­pables et pas de l’in­jus­tice de sa mort. »

CE QUE J’AP­PELLE OU­BLI

LAURENT MAU­VI­GNIER Édi­tions de Mi­nuit ∫ 62 pages. En li­brai­rie.

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