Grandes émo­tions au bout du monde

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-France Bor­nais

Les Din­kas ra­content les choses les plus in­croyables avec un pe­tit quelque chose d’aé­rien et de can­dide, avec des sou­rires dans les mo­ments les plus dra­ma­tiques. Des ins­tants de vé­ri­té pure avec des phrases toutes nues, mo­no­chromes. Parce que c’est ça, la vie ici. Il n’y a pas beau­coup de nuances. L’es­pé­rance de vie, c’est vingt-quatre heures re­nou­ve­lables. Et la Terre conti­nue de tour­ner comme de cou­tume. »

- Marc For­get, Ver­si­co­lor

Lorsque le mé­de­cin Marc For­get a dé­voi­lé la couverture de Ver­si­co­lor à ses amis, dans le Grand Nord, ils ont pen­sé qu’il s’agis­sait d’un canular. Per­sonne ne s’était dou­té qu’au fil des mois, se­crè­te­ment, le par­ti­ci­pant de l’édi­tion 91-92 de la course Des­ti­na­tion monde écri­vait son pre­mier ro­man.

« Mes amis dans le Grand Nord sont tom­bés des nues quand je leur ai dit que mon livre al­lait sor­tir dans trois jours… Non, c’est pas un canular. C’est le fruit de beau­coup, beau­coup de tra­vail. Mais j’ai fait ça dans mon coin, tout seul, sans trop en par­ler », ra­conte Marc For­get, en en­tre­vue té­lé­pho­nique de Pu­vir­ni­tuq, dans le Norddu-Qué­bec, où il est gé­né­ra­liste.

Le mé­de­cin, qui compte plu­sieurs mis­sions de Mé­de­cins sans fron­tières à son ac­tif, a eu l’idée d’écrire un ro­man il y a quelques an­nées. Il a choi­si un su­jet qu’il connaît — l’uni­vers de l’aide hu­ma­ni­taire — pour se lan­cer. Une opé­ra­tion plu­tôt dé­sta­bi­li­sante, qui l’a obli­gé à sor­tir de sa zone de confort et lui a de­man­dé beau­coup de temps, d’éner­gie et de té­na­ci­té.

« Si on m’amène quel­qu’un qui a eu un trau­ma en ski­doo à Pu­vir­ni­tuq, je sais quoi faire. Je sais com­ment le sta­bi­li­ser. J’ai ap­pris. C’est ma zone de confort, qui est stres­sante, mais qui est ma zone de confort. Ça fait 20 ans que je fais ça. J’ai été for­mé pour ça. Je suis en­ca­dré et je suis ren­tré dans le moule de la mé­de­cine, qui est très puis­sant. Me lan­cer dans l’écri­ture, ça vou­lait dire pa­tau­ger. Ne pas sa­voir dans quoi on est ren­tré. Il n’y a pas de fa­çon d’écrire. Je suis un peu al­lé par tâ­ton­ne­ment pen­dant long­temps et ça, c’était dé­sta­bi­li­sant », com­mente-t-il cal­me­ment.

Ver­si­co­lor té­moigne d’une grande sen­si­bi­li­té et d’un réel souffle d’écri­vain pour Marc For­get, un grand voya­geur qui tient la lit­té­ra­ture en haute es­time et compte le Fran­çais Ro­main Ga­ry, le Po­lo­nais Rys­zard Ka­pus­cins­ki et le Qué­bé­cois Mi­chel Ra­ba­glia­ti par­mi ses au­teurs pré­fé­rés. « Il y a un cô­té de moi qui n’était pas ras­sa­sié, c’est peut-être pour ça que j’ai écrit. Mais je ne rê­vais pas d’être écri­vain. »

AU BOUT DU MONDE

Per­son­nages at­ta­chants, amours bouillan- tes, écri­ture tour à tour crue et poé­tique, évo­ca­trice… Ver­si­co­lor en­traîne les lec­teurs dans un éton­nant voyage au bout du monde et au bout de la vie.

L’histoire est celle de Da­vid Du­puis, un jeune mé­de­cin plein d’éner­gie qui re­nonce à l’Abi­ti­bi pour s’en­vo­ler au Sud Soudan après avoir été lar­gué par sa pe­tite amie. Là­bas, il met de cô­té ses propres tour­ments pour s’en­traî­ner aux exi­gences de la vie dans un dis­pen­saire du bout du monde. Loin du confort, loin des siens, il dé­couvre la réa­li­té de l’ailleurs : en­fants sol­dats, ma­la­dies tro­pi­cale, manque de res­sources, pro­blèmes ad­mi­nis­tra­tifs. À tra­vers toutes ces pé­ri­pé­ties ap­pa­raît la belle et im­pré­vi­sible Éri­ka, avec qui se des­sine une grande aven­ture amou­reuse.

Pour­tant, le des­tin tire une mau­vaise carte et Da­vid est frap­pé de plein fouet par une grave ma­la­die. Loïc, son meilleur ami, prend soin de lui et l’en­traîne mal­gré tout aux confins de l’Ar­gen­tine pour tour­ner Ver­si­co­lor. Pour Loïc, ce se­ra la gloire. Mais pour Da­vid, une lente et dou­lou­reuse ago­nie.

UNI­VERS HU­MA­NI­TAIRE

« C’est vrai­ment la per­cep­tion d’un blanc hu­ma­ni­taire pri­vi­lé­gié qui dé­barque dans un pays en guerre. Je pense qu’à bien des égards, les gens qui ont fait de l’hu­ma­ni­taire vont re­con­naître quelque chose. C’est tel- le­ment bru­tal comme uni­vers que tu ne peux pas faire au­tre­ment qu’être sur le cul. Tu vois des choses in­ac­cep­tables, mais il faut que tu conti­nues à fonc­tion­ner. Il faut que tu ac­ceptes l’in­ac­cep­table pour être fonc­tion­nel », ex­plique l’au­teur, qui s’est ren­du en Haï­ti, au Sud Soudan, au Sri Lan­ka et au Con­go avec MSF.

Marc For­get as­sure que le Da­vid Du­puis de son histoire ne lui res­semble pas vrai­ment. « Je ne suis pas comme ça… je suis moins bouillant que Da­vid. Je suis moins ca­té­go­rique, aus­si. C’est un mé­lange de moi et d’un pa­quet d’autres per­sonnes au­tour de moi. »

Écrire lui a per­mis d’ex­pri­mer un cô­té de lui plus créa­tif qui dor­mait de­puis long­temps et de voya­ger dans le pays de la fic­tion. Un voyage beau mais exi­geant, comme le sont sou­vent les voyages de dé­cou­verte. « Le pays de la fic­tion, c’est bien agréable. C’est bien dif­fi­cile… mais c’est un pays que je n’avais pas vi­si­té à fond et le ro­man m’a per­mis de le faire. »

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