« Mon mé­tier, c’est de faire peur! »

L’au­teur re­mar­qué de thril­lers Pierre Le­maitre ne cache pas son plai­sir à faire tres­saillir ses lec­teurs et ses lec­trices. Avec Alex, le deuxième tome de la tri­lo­gie Ve­rhoe­ven, il pro­pose une histoire à gla­cer le sang, im­pré­vi­sible, où sont réunis les émo

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-France Bor­nais

Alex, jeune femme qui nous semble plu­tôt bien, est en­le­vée par un désaxé qui l’en­ferme dans une cage de bois dans un en­tre­pôt désaf­fec­té. Il l’aban­donne, nue, au froid, à la faim, et aux rats qui ne tardent pas à s’in­té­res­ser à elle. Tra­rieux, le mé­chant, se sui­cide avant que l’en­quê­teur Ca­mille Ve­rhoe­ven ne lui mette la main au col­let. Quand il par­vient en­fin à lo­ca­li­ser la vic­time, trop tard! Elle a dis­pa­ru.

Pierre Le­maitre − avec rai­son − est as­sez fier de l’ori­gi­na­li­té d’Alex, une histoire plu­tôt sur­pre­nante où la vic­time de­vient bour­reau, puis vic­time à nou­veau.

« Je suis moins par­ti d’une histoire que de l’en­vie de jouer avec le plai­sir du lec­teur. Dans le thril­ler, le plai­sir est sou­vent lié à l’iden­ti­fi­ca­tion au per­son­nage ro­ma­nesque. On s’iden­ti­fie po­si­ti­ve­ment à un per­son­nage, ou né­ga­ti­ve­ment, quand c’est un mé­chant, mais en tous cas dans le thril­ler, c’est tou­jours dans une iden­ti­fi­ca­tion que marche le mo­teur de l’an­goisse », ex­plique ai­ma­ble­ment Pierre Le­maitre, en en­tre­vue té­lé­pho­nique de sa ré­si­dence pa­ri­sienne.

L’au­teur, ma­li­cieu­se­ment, vou­lait trou­ver une histoire qui al­lait per­mettre au lec­teur de jouer avec son propre plai­sir, en brouillant l’idée qu’on peut se faire du per­son­nage. « Tu lis mon livre, tu vas t’iden­ti­fier à un per­son­nage qui va être sym­pa­thique. Je vais te sur­prendre en fai­sant un per­son­nage beau­coup moins sym­pa­thique. Tu vas re­gret­ter d’avoir in­ves­ti ami­ca­le­ment au­près de ce per­son­nage, et puis quand tu com­men­ce­ras à le dé­tes­ter fort, je vais te mon­trer qu’il n’est pas ce que tu crois. » Il n’a mé­na­gé ni les sur­prises ni les des­crip­tions à don­ner la chair de poule. « Mon tra­vail, c’est de vous faire peur. Je dis au lec­teur : tu as dé­pen­sé des sous pour ache­ter un de mes livres; donc, d’une cer­taine ma­nière, je te dois quelque chose! Si tu achètes un es­sai, je te dois de l’in­tel­li­gence. Si tu achètes de l’histoire, je te dois de la culture. Si tu achètes un thril­ler, je te dois de la peur, de l’an­goisse, du sus­pense. »

VE­RHOE­VEN RE­VIENT

Pierre Le­maitre a créé l’en­quê­teur Ca­mille Ve­rhoe­ven en s’ins­pi­rant de sa propre fa­mille : il a le phy­sique in­grat qu’avait son père, un homme han­di­ca­pé, et le ca­rac­tère de l’au­teur − en­fin c’est lui qui le dit. Ve­rhoe­ven est tou­te­fois un ex­cellent des­si­na­teur tan­dis que Pierre Le­maitre s’avoue dé­pour­vu de ta­lent à ce cha­pitre. L’écri­vain ne s’in­quiète pas du fait que son en­quê­teur, qui me­sure 1,45 m, n’ait pas la taille re­quise pour être po­li­cier, en France.

« J’ai in­ven­té une fic­tion qui jus­ti­fie qu’il soit quand même dans la po­lice. Je n’écris pas des do­cu­men­taires : j’écris des ro­mans. Je pré­fère l’ef­fet nar­ra­tif sur la réa­li­té. Si le per­son­nage est bon, il fonc­tionne. »

C’est la deuxième fois qu’il uti­lise ce per­son­nage, créé dans son pre­mier ro­man, Tra­vail soi­gné, ré­cem­ment pa­ru en livre de poche.

« J’avais lais­sé Ve­rhoe­ven sur la mort de sa femme et pen­dant deux ou trois ans, je n’ai pas pu réuti­li­ser le per­son­nage parce que je ne voyais pas très bien com­ment j’al­lais le sor­tir de la si­tua­tion dans la­quelle je l’avais plon­gé à la fin du livre. Et puis j’ai trou­vé : avec Alex, c’était l’oc­ca­sion de le faire re­ve­nir. »

TEMPS RE­CORD

Alex a été écrit en un temps re­cord : quatre mois. « Je suis un gros tra­vailleur; donc, je cor­rige énor­mé­ment. Le livre que vous avez lu, c’est la 8e ou 10e ver­sion. Ce livre a été un pe­tit peu tou­ché par la grâce et s’est écrit as­sez fa­ci­le­ment.

En plus, mon épouse at­ten­dait un bé­bé, on était dans une pé­riode d’eu­pho­rie, dans une pé­riode fa­mi­liale où les choses se pas­saient bien. J’étais un homme heu­reux, et au fond, quand je suis un homme heu­reux, je tra­vaille bien!

« Au­cun de mes pré­cé­dents livres ne m’avait don­né au­tant de sa­tis­fac­tion que ce­lui-ci parce qu’il s’est écrit avec beau­coup de na­tu­rel. J’ai eu beau­coup de chance. Ça a été un livre qui s’est écrit, je ne di­rais pas fa­ci­le­ment, mais presque! »

Pierre Le­maitre tra­vaille dé­jà à l’adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique d’Alex. Le tour­nage de son ro­man pré­cé­dent, Cadres

noirs, prix Le Point du po­lar eu­ro­péen 2010, com­men­ce­ra l’au­tomne et sor­ti­ra en 2012.

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