CHER­CHEZ LA FEMME

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Jean Barbe Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Ce n’est pas évident de sor­tir la femme des ou­bliettes de l’histoire of­fi­cielle. Pen­dant mille ans, on les a re­lé­guées à des rôles de mères, de bro­deuses et de re­li­gieuses. Les hommes les pré­fé­raient bonnes maî­tresses de mai­son que let­trées et elles n’avaient qu’ac­ci­den­tel­le­ment ac­cès à des postes de pou­voir. Heu­reu­se­ment, les choses ont chan­gé. Un peu. Ben oui, je suis fé­mi­niste. Le mot a sou­vent mau­vaise presse, même au­près des filles, ce qui est étrange. Mais quand j’ai com­men­cé mon cé­gep, en 1980, toutes les filles les plus in­té­res­santes étaient fé­mi­nistes. Si je vou­lais sor­tir avec elles, il fal­lait bien que je prenne note ! Et j’ai si bien ap­pris d’elles que c’est moi qui fai­sais la cui­sine et la mère de mes en­fants qui sor­tait les vi­danges, quand nous vi­vions en­semble quelques an­nées plus tard. Je ne suis pas de­ve­nu un homme rose pour au­tant, mais peut-être quelque chose comme un homme roast-beef : brun à l’ex­té­rieur, rosé à l’in­té­rieur. À cette époque pas si loin­taine, les femmes re­ven­di­quaient (ce vi­lain verbe). Main­te­nant, j’ai sur­tout l’im­pres­sion qu’elles font du yo­ga. Ou alors le pe­tit ta­pis de mousse rou­lé est de­ve­nu un ac­ces­soire mode in­con­tour­nable. Le bien-être per­son­nel a rem­pla­cé les préoc­cu­pa­tions po­li­tiques et so­ciales. Quand on parle ma­tan­ti­sa­tion des mé­dias, c’est de ça qu’il est ques­tion, au fond. Il y a donc un cer­tain cou­rage dans le livre de Serge Bou­chard et Ma­rie-Ch­ris­tine Lé­vesque, Elles ont fait l’Amé­rique (De re­mar­quables ou­bliés, tome 1), Lux édi­teur, 432 pages.

L’AMÉ­RIQUE EST UN NOM FÉ­MI­NIN…

À tra­vers 15 por­traits de femmes qui ont vé­cu des dé­buts de la co­lo­nie jus­qu’au mi­lieu du ving­tième siècle, à peu près, Bou­chard et Lé­vesque ra­content le choc de l’Amé­rique qui par­fois fait bas­cu­ler un des­tin. Car ces femmes sont ve­nues ici en tant que filles ou épouses, mais les dif­fi­ciles condi­tions d’exis­tences, les guerres in­diennes et les ma­la­dies en ont trans­for­mé plu­sieurs en veuves ou en or­phe­lines. Et c’est là qu’elles se sont ré­vé­lées à el­les­mêmes, confron­tées à la beau­té d’un pay­sage im­mense et sau­vage, et à des mo­dèles de li­ber­té qui n’avaient rien à voir avec la ri­gi­di­té des moeurs de l’An­cien Monde. C’est Mina Ben­son Hub­bard qui s’en al­la ex­plo­rer le La­bra­dor parce que son ma­ri y avait trou­vé la mort et qu’elle sou­hait ré­ta­blir sa mé­moire en car­to­gra­phiant le ter­ri­toire. C’est la der­nière des Béo­thuks, Sa­na­di­thit, dont le peuple a été ex­ter­mi­né, et qui a été re­cueillie par les bonnes âmes de l’époque, pour qu’elle puisse ain­si per­pé­tuer la mé­moire des siens. C’est Es­telle Wheel­wright, fille d’un pu­ri­tain, en­le­vée par les Abé­na­kis et éle­vée par eux, en­duite de graisse d’ours par les In­diens, puis ré­cu­rée par les Jé­suites et de­ve­nant su­pé­rieure des Ur­su­lines.

C’est la grand-mère de Louis Riel, Ma­rieAnne Ga­bou­ry, qui par­cou­rut les Grandes Plaines avec son ma­ri chas­seur de bi­sons…

… LA LI­BER­TÉ AUS­SI

Des­tins ex­cep­tion­nels, oui. Mais le per­son­nage qui se ré­vèle le mieux à tra­vers ces pages, c’est l’Amé­rique elle-même, ce conti­nent im­mense, cet es­pace af­fo­lant, ses mouches noires, ses dan­gers, ses pay­sages gran­dioses et, por­tée par les vents, sa pro­messe de li­ber­té.

Il y a quelque chose de fé­ro­ce­ment sub­ver­sif, dans ce livre, et de ré­jouis­sant. C’est la no­tion d’en­sau­va­ge­ment. Je cite, page 110 : « Nous sommes en face d’une vé­ri­té stu­pé­fiante que toutes les au­to­ri­tés, fran­çaises comme an­glaises, pro­tes­tantes ou ca­tho­liques, de même que bien des his­to­riens et an­na­listes, n’au­ront de cesse de nier : vivre à l’amé­rin­dienne était plus at­trayant que d’évo­luer (au­tant dire, de stag­ner) dans les so­cié­tés ré­pres­sives de la vieille Eu­rope, ob­sé­dée par ses sem­pi­ter­nels dé­mons aris­to­cra­tiques et re­li­gieux. »

C’est un livre re­mar­quable qui nous in­ci- te à re­trou­ver en nous un peu de cet es­prit d’en­sau­va­ge­ment. Ce n’est pas un livre par­fait. Cer­tains pas­sages sont trop écrits, avec des mé­ta­phores un peu foi­reuses : « Étoile brillante, puis mou­rante, per­due dans les im­pen­sables chi­mères de son temps, elle a à sa ma­nière se­mé la graine d’un pays» (à pro­pos de Fran­çoise-Ma­rie Jacquelin, page 39). Je sais pas, vous, mais des étoiles qui plantent des graines, ça fait comme tilt dans ma tête.

Mais ce n’est pas très im­por­tant. Ce qui l’est, c’est l’ap­pel à la li­ber­té qui s’ex­prime dans ces pages, un pe­tit rap­pel que nous n’avons pas tou­jours été pré­oc­cu­pés par nos plans de re­traite, la ré­no­va­tion de la cui­sine et l’ac­cord des vins avec les mets.

En écri­vant sur les femmes qui ont fait l’Amé­rique, Bou­chard et Lé­vesque sug­gèrent que la ma­tan­ti­sa­tion des mé­dias n’est pas une af­faire de fille, mais plu­tôt une vo­lon­té éco­no­mique et po­li­tique de nous gar­der à la mai­son, bien tran­quille, alors que de­hors, l’Amé­rique nous ap­pelle, in­domp­table.

Aven­ture est aus­si un nom fé­mi­nin.

Es­telle Wheel­wright fut en­le­vée par les Abé­na­kis et éle­vée par eux, puis ré­cu­rée par les Jé­suites, elle de­vint su­pé­rieure des Ur­su­lines.

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