DA­NY LA­FER­RIÈRE

L'im­por­tance de ré­flé­chir

Le Journal de Quebec - Weekend - - LA UNE - Mi­chelle Cou­dé-lord DA­NY LA­FER­RIÈRE

Parce que l’au­teur Da­ny La­fer­rière constate que cette course folle adap­tée par les hu­mains d’au­jourd’hui est un « vé­ri­table dan­ger pu­blic. » Il s’ex­plique. « Je ne sais pas pour­quoi nous sommes ren­trés dans cette course folle, et qu’on re­fuse d’y ré­flé­chir. Si au moins tout ce­la dé­bou­chait sur une ré­com­pense, une vie plus longue, plus heu­reuse. Or ça dé­bouche sur une ga­lo­pante de ma­la­dies dues au stress, et cette an­goisse de ne pas avoir vu pas­ser la vie. Il n’y a même pas de ré­com­penses, et on va vers le mur. Ça fait peur, car je me dis que quel­qu’un qui est ca­pable de faire ce­la avec sa propre vie est un dan­ger pu­blic. »

Voi­là, la conver­sa­tion est lan­cée dans ce pe­tit ca­fé de la rue Saint-de­nis en ce beau ma­tin d’au­tomne. L’homme de 58 ans que j’ai de­vant moi a le goût de vraies conver­sa­tions. Et de crainte, il n’en a pas.

Dans ce livre si im­por­tant, qui nous in­vite à nous ques­tion­ner sur la no­tion du temps qui passe, Da­ny La­fer­rière a su « don­ner une vie com­mune à toutes ces chro­niques sin­gu­lières » qu’il a faites d’abord pour la ra­dio, alors qu’il par­ti­ci­pait à l’émis­sion de Fran­co Nuo­vo, à qui d’ailleurs il dé­die son livre. Il a su les re­vi­si­ter, les re­lier entre elles, leur don­ner un goût unique… « Un peu comme si je construi­sais une mai­son ». Et le ré­sul­tat est éton­nant. L’art presque per­du de ne­rien faire est un livre qui sonne l’alarme sur la course folle de la vie ac­tuelle.

« Je veux rap­pe­ler aux gens que ce n’est pas ne rien faire que de prendre le temps de ré­flé­chir. Car ré­flé­chir est une ac­ti­vi­té gra­tuite qui ne peut être ache­tée. Une vraie ré­sis­tance face à cette mar­chan­di­sa­tion de la vie. »

ET SI ON RÉ­FLÉ­CHIS­SAIT…

L’au­teur ve­dette, ga­gnant du Prix Me­di­cis en 2009 pour son ro­man L’énigme du re­tour ne se donne pas le rôle du pen­seur. « Je veux juste rap­pe­ler aux gens que c’est amu­sant de ré­flé­chir. Mais il faut prendre le temps. » Mais comment ? « Nous avons de plus en plus be­soin de choses in­tem­po­relles, de toutes ces émo­tions ras­sem­blées, car nous sommes tel­le­ment plon­gés dans l’ac­tua­li­té qu’on a fi­ni par croire qu’il n’y a que ce qui se passe qui compte. » Et il me ra­conte à quel point il sa­voure ce ciel bleu d’au­tomne. « Toutes ces choses qui ne se passent pas dans nos émo­tions en­fouies, elles ont une vie ces choses-là. Elles sont plus vi­vantes que tout, cette pe­tite émo­tion que nous pro­cure ce beau ma­tin d’au­tomne, l’éner­gie im­mé­diate qu’on re­trouve à être dans la rue avec ce so­leil, ça doit comp­ter aus­si. » C’est ain­si que la vie est là dans toute sa sim­pli­ci­té. « Je suis un jour­na­liste des émo­tions quo­ti­diennes. La conver­sa­tion n’existe plus, car les gens n’ont plus le temps d’écou­ter. Je vou­lais avec ce livre créer un uni­vers de ré­flexion. Ré­flé­chir, c’est si im­por­tant. Au dé­but, ce­la peut pa­raître en­nuyeux puis après on tombe dans un uni­vers ex­ces­si­ve­ment agréable, car on touche le plai­sir de jouir de son propre es­prit. Et c’est là que ça de­vient ex­ci­tant. Il faut ar­rê­ter cette course folle. Le rythme de la vie s’est ac­cé­lé­ré d’un coup, et l’époque vieillit mal. »

LE MONDE AC­TUEL

Bien sûr que le monde ac­tuel le ques­tionne.

« Si nous sommes ca­pables col­lec­ti­ve­ment de sac­ca­ger notre vie per­son­nelle à ce point-là, même quand on vit dans un monde de confort comme ici, si ce confort-là ne nous a pas don­né la pos­si­bi­li­té de me­su­rer la qua­li­té, la le­çon n’a pas été ap­prise du tout. Ici, je crois que nous avons l’obli­ga­tion de don­ner l’exemple d’une meilleure vie. »

Que pense-t-il de ce mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion sen­ti sur toute la pla­nète ?

« Les gens for­tu­nés, et ils sont de plus en plus nom­breux, et je leur re­proche de ne pas uti­li­ser leur for­tune même pour se chan­ger eux-mêmes. Ils ne pro­voquent même pas l’en­vie, mais la ja­lou­sie. Et quand une classe riche ne pro­voque pas cette en­vie, l’échelle casse. On n’a pas le goût d’être comme eux. C’est pour­quoi je dis qu’on a vrai­ment be­soin de faire re­naître la conver­sa­tion, la vraie, et de se ré­flé­chir, ce qui nous don­ne­ra d’autres pos­si­bi­li­tés », confie un Da­ny La­fer­rière plus vrai que na­ture. Et avec son livre L’art presque per­du de ne rien faire, il nous ra­mène à la source.

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