« Le confort n’est pas la seule me­sure des choses hu­maines »

Le Journal de Quebec - Weekend - - DANY LAFERRIÈRE - Mi­chelle Cou­dé-lord Agence QMI

MON­TRÉAL | Da­ny La­fer­rière a quit­té Haïti à l’âge de 23 ans. Il a fui Du­va­lier avec les siens. Mais il porte son pays na­tal dans son coeur, et en parle avec une telle élé­gance qu’il en est tou­chant.

« Il n’y a pas que des vic­times en Haïti. Je dis aux gens d’ici qui ont un plus grand confort qu’il faut al­ler en Haïti pour vrai­ment sa­voir et le connaître. Après on en par­le­ra. La no­tion de temps est com­plè­te­ment dif­fé­rente en Haïti. Le temps ici est un temps do­mi­né par l’hor­loge, l’in­di­vi­du en Amé­rique du Nord n’est pas pro­prié­taire de son temps. En Haïti, le temps for­cé par le chô­mage a for­cé les gens à se dé­brouiller d’une autre fa­çon. Quand ils se lèvent, ils le font de fa­çon vo­lon­taire et non pas dans une fa­brique hu­maine, comme en Amé­rique du Nord. »

CONFIANCE EN LA JEU­NESSE

Et oui, Da­ny La­fer­rière a confiance en la jeu­nesse haï­tienne, et lors­qu’il parle du peuple haï­tien, il rap­pelle son élé­gance.

« Je vois en­core de jeunes ado­les­cents pas­ser quatre heures à faire des ma­thé­ma­tiques avec une telle gour­man­dise, un peu comme s’ils ve­naient de vivre un re­pas gas­tro­no­mique. Et que dire de l’élé­gance des gens qui vivent dans des condi­tions si dif­fi­ciles ? En Haïti, quand il pleut, tout de­vient boueux et pour­tant, les gens s’ha­billent tout de blanc.

« Cette blan­cheur dans la boue, c’est l’ex­pres­sion de leur élé­gance, et je dis, moi, que lorsque la mi­sère n’ar­rive pas à dé­té­rio­rer un groupe hu­main, c’est la forme ab­so­lue de l’exis­tence qui triomphe, et ce­la vient contre­dire toutes ces grandes théo­ries éco­no­miques qui nous disent que la mi­sère crée de la sa­le­té. Or, je crois, moi, et je sais que les Haï­tiens nous le rap­pellent, que l’élé­gance in­di­vi­duelle est la der­nière forme de ré­sis­tance face à ces sa­le­tés mo­rales et phy­siques. La simple di­gni­té hu­maine. Or, je dis à ceux d’ici qui me parlent de leur grand dé­cou­ra­ge­ment d’al­ler en Haïti au lieu de cher­cher à se sui­ci­der, car vous re­vi­vrez, vous al­lez voir des gens qui sont 50 fois moins confor­tables que vous, mais qui vous montrent 50 fois plus d’élé­gance que vous. Et un jour, vous irez à la ren­contre d’une vieille dame qui vous sa­lue­ra et vous of­fri­ra même son der­nier verre d’eau, et elle s’ex­cu­se­ra de ne pas prendre le temps, car elle doit cou­rir au­près de sa pe­tite-fille qui meurt, faute de mé­di­ca­ments. C’est ce­la mon Haïti que je porte avec fier­té. Son élé­gance mal­gré les tra­vers de la vie », confie Da­ny La­fer­rière émou­vant.

ET LA CONVER­SA­TION…

Il rap­pelle que ce livre, L’art presque per­du de ne rien faire, « est un éloge de la conver­sa­tion qui est un art et l’oxy­gène de l’es­prit. On de­vrait ap­pe­ler les gens pas seule­ment pour prendre un re­pas… mais pour leur of­frir un peu de conver­sa­tion. C’est un plai­sir que je vou­drais conta­gieux. Ar­rê­tez ce cla­vier au bout de vos doigts et con­ti­nuez le voyage, la ma­chine que vous avez dans la tête est beau­coup plus in­tel­li­gente que vous le croyez. Ar­rê­tez d’avoir une opi­nion avant de ré­flé­chir. Votre co­lère va tom­ber, et vous al­lez vou­loir conti­nuer à le faire. »

Et à ses lec­teurs, il dit ceci, « ne me dites pas que vous ai­mez ou n’ai­mez pas un livre. Je vais sen­tir si vous l’ai­mez ou pas. Mon but est de dé­clen­cher en vous quelque chose pour qu’on puisse se par­ler, vous et moi », conclut l’au­teur sur un ton convain­cant.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.