En cou­lisse avec les HA­BILLEUSES DE PLA­TEAUX

MON­TRÉAL | N’im­porte quel co­mé­dien vous le di­ra, un per­son­nage prend tout son sens quand on en­file son cos­tume. Il dicte par­fois sa pos­ture, son hu­meur, son sta­tut. En tour­nage, ce sont les ha­billeuses de pla­teaux qui s’as­surent, scène après scène, que le

Le Journal de Quebec - Weekend - - COSTUMES DE TOURNAGE - Em­ma­nuelle Plante Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

C’est sur les cha­peaux de roues que dé­marre la jour­née d’une ha­billeuse de pla­teaux. En poste, une heure ou deux, avant l’ar­ri­vée des tech­ni­ciens et co­mé­diens, elle passe en re­vue les scènes pré­vues à l’ho­raire. Tout est scru­té au peigne fin afin d’as­su­rer la conti­nui­té d’une scène (les rac­cords dans le jar­gon té­lé­vi­suel), des chaus­sures aux boucles d’oreilles. « On tra­vaille avec la cos­tu­mière, on dé­cor­tique le texte, on prend en note ce qu’il nous faut tant sur les co­mé­diens que dans le dé­cor, ra­conte Su­zanne La­berge, aide-cos­tu­mière pour le té­lé­ro­man La Pro­messe. Chaque per­son­nage a sa garde-robe. On écrit qui le per­son­nage va ren­con­trer pour qu’ils ne soient pas ha­billés de la même cou­leur, dans quel dé­cor se trouve-t-il, les in­di­ca­tions quant à son hu­meur, ce qui peut in­fluen­cer aus­si la cou­leur d’un ha­bit. On vé­ri­fie l’ordre des scènes. On prend beau­coup de notes et de pho­tos pour les rac­cords. Et si le per­son­nage a des en­fants, on va faire traî­ner des vê­te­ments dans la pièce. » Idem du cô­té de 30 vies où l’on tourne 4 épi­sodes sur 5 jours, sou­vent dans le désordre. « On a un ca­hier de pro­duc­tion, notre bible, on fait des pho­tos au fur et à me­sure pour as­su­rer la conti­nui­té, ren­ché­rit Syl­vie Thé­riault, aide-cos­tu­mière pour 30 vies. On suit une bonne tren­taine de per­son­nages en plus des épi­so­diques. Tout va très vite. Les rac­cords sont su­per im­por­tants, c’est notre plus gros dé­fi. »

« Il faut être poin­tilleux, ne pas faire d’er­reur, prendre beau­coup de notes, de quelle fa­çon un chan­dail est por­té, comment tombe un vê­te­ment », ajoute So­phie Go­dard de L’au­berge du chien noir. Parce que deux scènes qui se suivent sont par­fois sé­pa­rées par plu­sieurs se­maines de tour­nage. Une en­tre­prise qui de­mande une or­ga­ni­sa­tion ir­ré­pro­chable. « Ce ma­tin, on tour­nait la suite d’une scène tour­née en sep­tembre, pré­cise Su­zanne La­berge. On avait pris en note que les manches du chan­dail de la co­mé­dienne étaient re­le­vées et que deux bou­tons de sa che­mise étaient dé­ta­chés. On a même pris en note l’heure sur sa montre. Tout était im­pec­cable. Mais une fois ar­ri­vé dans le dé­cor, on s’est ren­du compte que le vê­te­ment s’agen­çait mal avec le ca­na­pé. Le pu­blic ne re­mar­que­ra peu­têtre pas ça, mais nous, on le sait. Ça nous chi­cote. »

DU CINTRE À L’HU­MAIN

Une fois les rac­cords as­su­rés, l’ha­billeuse met à la dis­po­si­tion des co­mé­diens les cos­tumes dans les loges. Puis en­file sa cein­ture et tout l’at­ti­rail né­ces­saire pour ré­pondre à toute éven­tua­li­té. Un mé­tier qui de­mande aus­si une force phy­sique. « On pousse des cha­riots, on est sou­vent de­bout, on tra­vaille à ge­noux aus­si, on a mille af­faires après nous », dé­crit Lin­da Ba­bin. « Il faut sa­voir coudre sur un hu­main, de­bout, être agile pour ne pi­quer per­sonne, ajoute Maya Guimont, ha­billeuse pour 30 vies. Pas­ser la brosse à mousse des di­zaines de fois, être à l’af­fût des choses qui changent, d’un bris. » Et le quo­ti­dien d’un tour­nage té­lé est ponc­tué de pe­tits im­pré­vus. « L’autre jour, une co­mé­dienne a man­gé une orange et du jus est tom­bé sur sa blouse sa­ti­née, ra­conte So­phie Go­dard. Un peu de poudre pour bé­bé, un pa­pier ab­sor­bant et un fer à re­pas­ser et ni vu ni connu. »

L’ou­til de base de toute bonne ha­billeuse ? Le col­lant à double face. Un es­sen­tiel pour col­ler une che­mise qui s’ouvre un peu ou un col­lier qui bouge. « Contrai- re­ment à la fic­tion où le vê­te­ment doit vivre, bou­ger, dans une émis­sion de ser­vices, tout doit être im­pec­cable, ex­plique Lin­da Ba­bin. Les ani­ma­teurs doivent être à leur avan­tage pour ne pas avoir à se sou­cier de leur ap­pa­rence, mais seule­ment de leur conte­nu. Sur Tout sim­ple­ment Clo­dine ou 2 filles le ma­tin, il nous ar­rive de col­ler ou bro­cher des vê­te­ments pour qu’ils ne bougent plus. Des bi­joux aus­si, pour évi­ter le bruit dans les mi­cros. »

Der­niè­re­ment, l’avè­ne­ment du HD (haute dé­fi­ni­tion) a de­man­dé aux ha­billeuses beau­coup d’adap­ta­tions. « Il y a des cou­leurs et des tex­tures qui sortent moins bien, ex­plique Syl­vie Thé­riault. On n’a pas les mêmes contraintes. Toutes les pa­tines (usures d’un tis­su, d’un jeans), par exemple, ne donnent pas le même ef­fet. »

DANS LA BULLE DES CO­MÉ­DIENS

Il faut ai­mer le monde pour être une ha­billeuse de pla­teaux. « On doit tou­jours faire des ajus­te­ments, ti­rer sur une che­mise sous un pull, on est lit­té­ra­le­ment dans leur bulle », avoue So­phie Go­dard. « L’ha­billeuse est un peu la ma­man du pla­teau. Elle s’oc­cupe des co­mé­diens s’ils ont froid, si quelque chose les gratte. S’il pleut on four­nit les pa­ra­pluies, s’il fait froid, les « hot shot » dans les gants, ex­plique Maya Guimont. » « Il faut aus­si po­ser un re­gard es­thé­tique, ajoute Lin­da Ba­bin, on a un rôle de sup­port mo­ral, on

confirme les choix de la cos­tu­mière tout en s’as­su­rant du confort de l’ani­ma­teur. Il doit se sen­tir à l’aise. On se tient tou­jours proche. On est ef­fa­cé, mais là en même temps. » L’ha­billeuse s’as­sure donc qu’il n’y ait au­cun pli dis­gra­cieux et que tout est bien cen­tré. Mais, il ar­rive par­fois des im­pré­vus et on se mord les doigts. « J’ai dé­jà cou­pé la cravate de Pierre Na­deau en vou­lant en­le­ver l’éti­quette, pour­suit Lin­da Ba­bin. Ce n’était pas drôle. »

UN PER­SON­NAGE DIS­CRET

« Notre mé­tier est de faire pas­ser l’émo­tion par le vê­te­ment », as­sure Su­zanne La­berge. « Je ne crée pas de per- son­nages, mais je leur donne une forme pour les rendre cré­dibles », ajoute So­phie Go­dard. Et quand la jour­née se ter­mine, que l’éclai­rage se ferme, l’ha­billeuse ré­cu­père tous les élé­ments por­tés, prend des pho­tos, des notes à nou­veau qu’elle ap­pose sur le cintre du cos­tume, s’as­su­rant de bien mettre les bagues, chaîne ou autre dans sa po­chette.

Un jonc de ma­riage d’un per­son­nage peut être si vite per­du ! « Il faut aus­si en faire l’en­tre­tien, pour­suit Su­zanne La­berge. Dans une se­maine, je peux avoir fa­ci­le­ment 52 paires de jeans à la­ver. Il faut s’as­su­rer que rien ne re­foule. »

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