MI­CKEY ROURKE

Un lion as­sa­gi, mais in­domp­table

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Ke­vin William­son Agence QMI

LOS AN­GELES | Les dieux du ci­né­ma dis­tri­buent les fa­veurs, mais ils re­prennent sou­vent, tout aus­si ra­pi­de­ment, ce qu’ils ont don­né. Peu de gens sont plus conscients de cette loi im­pla­cable, à Hol­ly­wood, que Mi­ckey Rourke. L’ac­teur amé­ri­cain s’est pré­sen­té à un hô­tel de Be­ver­ly Hills pour la pro­mo­tion de Les im­mor­tels, un film fan­tas­tique en 3D qui ar­rive en salle le 11 no­vembre. Il y in­ter­prète un ty­ran avide de pou­voir qui dé­clare la guerre aux dieux de la my­tho­lo­gie grecque.

« Je suis très re­con­nais­sant que cette pé­riode soit der­nière moi, dit-il de la dé­cen­nie au cours de la­quelle per­sonne ne vou­lait plus de lui dans l’in­dus­trie. Et je suis tout à fait ca­pable de faire en sorte que ça se re­pro­duise de nou­veau. Je pour­rais tout foutre en l’air de­main ma­tin – fa­ci­le­ment – ou dans les 10 pro­chaines mi­nutes. Et me re­trou­ver exac­te­ment dans ce même trou. Je dois me sur­veiller tous les jours. Je ne crois pas qu’il y ait vrai­ment de conclu­sion à ces choses. Je crois que c’est comme un gars qui sort de pri­son. J’ai dû chan­ger. »

Après tout, la tra­jec­toire pro­fes­sion­nelle de Rourke se lit comme un conte mo­ral. Après un es­sor ful­gu­rant, dans les an­nées 1980, grâce à des films comme Di­ner, Neuf se­maines et de­mie – Le piège éro­tique, Le pape de Green­wich Vil­lage, An­gel Heart – Aux portes de l’en­fer et Bar­fly, l’ac­teur a amor­cé une spi­rale d’au­to­des­truc­tion et s’est fait plus connaître pour son com­por­te­ment in­con­trô­lable (dont une pé­riode où il s’est adon­né à la boxe) que pour son tra­vail au grand écran. Vers le mi­lieu des an­nées 1990, il était de­ve­nu vir­tuel­le­ment in­em­ployable.

« Je n’ai plus à ru­mi­ner dans mon sa­lon, à at­tendre que le té­lé­phone sonne, comme ç’a été le cas pen­dant 12 ans. Lorsque sept ans passent ain­si, on se dit, “Wow ! J’ai vrai­ment tout fou­tu en l’air.” Mais au bout de 10 an­nées de ce ré­gime, on com­mence à croire que les portes ne se rou­vri­ront plus ja­mais. »

« Los An­geles est bien la pire ville pour vivre l’iso­le­ment pro­fes­sion­nel. Ils vous écrasent le nez au sol avec le plus grand plai­sir. Ils n’at­tendent que ça. Et je les ai même ai­dés. Je croyais pou­voir ren­ver­ser le cours des choses, au bout d’un an ou deux, et qu’on me lais­se­rait re­ve­nir dans le mi­lieu, mais ça ne s’est tout sim­ple­ment pas pro­duit. J’en ai eu as­sez de cette si­tua­tion hon­teuse et dé­gra­dante et j’ai son­gé à re­tour­ner à Mia­mi, pour faire Dieu sait quoi. Je n’avais plus en­vie d’at­tendre et de n’être qu’un sou­ve­nir, un ac­teur fi­ni. C’était vrai­ment in­vi­vable.

« Un jour, alors que j’étais al­lé sur Sun­set Bou­le­vard pour m’ache­ter des ci­ga- rettes, un sale type obèse m’a dit, “Hé ! N’étiez-vous pas…” Et il a men­tion­né le nom de quel­qu’un d’autre. Je suis ren­tré chez moi vrai­ment dé­mo­ra­li­sé. »

CAR­RIÈRE SUR PIED

Len­te­ment, mais sû­re­ment, Rourke a com­men­cé à re­mettre sa car­rière sur pied, jouant dans Il était une fois au Mexique, Do­mi­no et Une his­toire de Sin Ci­ty, entre autres films, avant d’ob­te­nir une no­mi­na­tion aux Os­cars pour sa per­for­mance dans Le lut­teur, en 2008. Au­jourd’hui, il est ré­so­lu à pour­suivre sur l’élan de cette ré­sur­gence. Après tout, à Hol­ly­wood, les re­tours peuvent ne s’avé­rer que des étin­celles d’es­poir.

« Il y a une bonne part de moi qui ne chan­ge­ra ja­mais, mais j’ai bien dû com­prendre que je de­vais me mon­trer im­pu­table de mes gestes. Au­pa­ra­vant, cette no­tion était in­exis­tante, je me fou­tais com­plè­te­ment des consé­quences de mes ac­tions, ce qui n’est plus le cas au­jourd’hui. Je tra­vaille, avec un thé­ra­peute, à har­mo­ni­ser toutes ces par­ties de moi. Il m’est dif­fi­cile de chan­ger. Toute ma vie, je me suis cons-

truit pour être un type d’homme, comme sont les hommes, d’où je viens. J’ai com­pris, avec le temps, que je de­vais gé­rer ma vie au­tre­ment afin de ne pas perdre les pé­dales. C’était im­pen­sable, pour moi, de tendre l’autre joue, même si c’est un choix qui dé­montre plus de force réelle. J’ai été for­cé de chan­ger, pour des ques­tions de sur­vie. Si­non, c’est eux qui au­raient ga­gné. »

De­puis Le lut­teur, Rourke n’a pas man­qué de tra­vail, al­ter­nant les gros vé­hi­cules com­mer­ciaux comme Iron Man 2 et Les

im­mor­tels, et les films à bud­get plus mo­deste tels que Pas­sion Play (avec Me­gan Fox et Bill Mur­ray) et 13 (qu’il qua­li­fie de « na­vet »). Il vient de ter­mi­ner le tour­nage du th­riller The Cou­rier et s’ap­prête à en­tre­prendre ce­lui de Se­ven Psy­cho­paths, en com­pa­gnie de Co­lin Far­rell et de Ch­ris­to­pher Wal­ken. Il s’agit de la nou­velle co­mé­die noire du dra­ma­turge et réa­li­sa­teur Mar­tin Mc­do­nagh ( Bien­ve­nue à Bruges).

« Il y avait des rai­sons psy­cho­lo­giques mal­saines à mon com­por­te­ment. J’ai dû en­ter­rer tout ça, dit Rourke. C’était des pe­tites choses in­si­gni­fiantes qui me fai­saient dis­jonc­ter, comme “Ils veulent te voir dans cinq mi­nutes”. Avant, je les au­rais en­voyés pro­me­ner en leur di­sant qu’ils me ver­raient plu­tôt dans deux heures. On ne peut pas agir comme ça. »

« IL FAIT PEUR »

Ce n’est pas pour dire que Rourke soit de­ve­nu, sou­dai­ne­ment, in­cor­ri­gi­ble­ment mièvre. Il suf­fit de le de­man­der à Tar­sem Singh, qui l’a di­ri­gé dans Les im­mor­tels, au sein d’une dis­tri­bu­tion com­pre­nant Hen­ry Ca­vill, Frei­da Pin­to, Luke Evans et Ste­phen Dorff.

« J’ai l’ha­bi­tude de choi­sir une per­sonne qui est in­sou­mise, comme un chat, dit Singh, qui a réa­li­sé The Fall et The Cell. Par dé­faut, c’est soit une jeune Rou­maine ou J.LO. Mais lorsque j’ai ob­te­nu les ser­vices de Mi­ckey, je vou­lais une per­sonne im­pré­vi­sible, sus­cep­tible de s’en prendre à n’im­porte qui pour dif­fé­rentes rai­sons. Mi­ckey est l’homme par­fait pour ce rôle. Il fait peur. »

De fait, c’est la pré­sence de Singh qui a convain­cu Rourke de se joindre à la pro­duc­tion. Sans comp­ter qu’il adore in­car­ner les an­ta­go­nistes. « Je trouve les mé­chants bien plus in­té­res­sants que les bons gars. Le sa­laire est plus mo­deste, mais je me bats tout le temps. Le mé­chant n’est pas for­cé­ment uni­di­men­sion­nel. L’idée, c’est de trou­ver des mo­tifs, des rai­sons va­lables pour ex­pli­quer ce qu’il fait. »

Cette idée, à sa­voir que les vi­lains per­son­nages de­vraient être plus que de simples êtres mal­fai­sants et sans pro­fon­deur, pousse Rourke à cri­ti­quer le trai­te­ment ré­ser­vé à

Iron Man 2 par Mar­vel. Mais outre ce mo­ment de can­deur pas­sa­gère, il se croit mieux ou­tillé que ja­mais pour na­vi­guer sur l’as­pect po­li­tique de sa pro­fes­sion.

« Ça de­vient plus fa­cile. On se rend compte que les af­faires sont les af­faires, et que ce n’est que de la po­li­tique. Ça m’était ar­du, il y a 20 ans, mais main­te­nant, je suis ca­pable de l’ac­cep­ter. Tout n’est qu’une ques­tion d’ar­gent. Dès qu’il y a de l’ar­gent en jeu, tout prend des tons de gris. Ce n’est plus ni blanc ni noir. Et ces ombres... l’hy­po­cri­sie, est une forme de lan­gage que parlent cou­ram­ment les gens du mi­lieu. »

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