LE CA­PI­TA­LISME AVEUGLE

C’est en voyant la crise éco­no­mique de 2008 poindre à l’ho­ri­zon que le ci­néaste Sé­bas­tien Pi­lote a écrit son pre­mier long mé­trage, Le ven­deur, un drame réa­liste cam­pé dans une pe­tite ville mo­no­in­dus­trielle ron­gée par la fer­me­ture tem­po­raire de l’usine du

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Maxime De­mers

Met­tant en scène un doué ven­deur de voi­tures en fin de car­rière (Gil­bert Si­cotte), le film du réa­li­sa­teur qué­bé­cois brosse le por­tait d’une so­cié­té ca­pi­ta­liste in­sou­ciante qui conti­nue de consom­mer aveu­glé­ment même quand tout s’écroule au­tour d’elle.

« On pour­rait croire que le film a été écrit en ré­ac­tion à la crise de 2008, mais en fait, je l’ai écrit avant, en voyant ce qui s’en ve­nait, ex­plique Sé­bas­tien Pi­lote, ren­con­tré la se­maine der­nière à Mon­tréal.

« J’avais l’im­pres­sion qu’on se di­ri­geait vers ce­la et je vou­lais par­ler de mon ma­laise par rap­port au fait qu’on fon­çait tous vers un mur éco­no­mique ou so­cial, et qu’on ne fai­sait rien pour l’évi­ter.

« Je suis convain­cu que si un as­té­roïde se di­ri­geait tout droit vers la Terre, cinq mi­nutes avant qu’il ne per­cute la pla­nète, il y au­rait en­core des gens qui met­traient de l’es­sence dans leur « pick up » (ca­mion­nette), ajoute le ci­néaste. Il est là, mon ma­laise. Les gens n’y croient pas. Donc, quand ça ar­rive, ça frappe très fort. »

DURE RÉA­LI­TÉ

Le scé­na­rio a été construit au­tour du per­son­nage prin­ci­pal d’un court mé­trage de Sé­bas­tien Pi­lote, Dust Bowl Ha! Ha!, qui s’était illus­tré, il y a quelques an­nées, sur le cir­cuit des fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux. Le film s’ar­ti­cu­lait au­tour d’un homme qui avait per­du son tra­vail à la suite de la fer­me­ture d’une usine.

Dans Le ven­deur, on re­trouve ce per­son­nage bap­ti­sé Fran­çois Pa­ra­dis, qui, mal­gré la fer­me­ture tem­po­raire de l’usine qui l’em­ploie, se laisse ten­ter par l’achat d’une nou­velle voi­ture.

« C’est le même per­son­nage, mais cette fois, je vou­lais le mon­trer avec le re­gard et le point de vue du ven­deur de voi­tures, in­dique le jeune réa­li­sa­teur.

« En orien­tant cette fois l’his­toire sur le ven­deur de voi­tures, je vou­lais mon­trer quel­qu’un qui ne sait plus trop pour­quoi il fait son tra­vail. Il vend des au­tos, mais il n’est pas conscient de tout ce que ce­la im­plique. « Il y avait bien sûr là un dé­fi de rendre sym­pa­thique un vrai ven­deur d’au­tos. Ce sont des gens qui ra­content des his­toires, des ac­teurs, qui ap­pellent tout le monde « mon ami ». C’est aus­si quel­qu’un qui fait par­tie in­té­grante de la so­cié­té de consom­ma­tion. »

Sé­bas­tien Pi­lote ha­bite au Sa­gue­nay où les fer­me­tures d’in­dus­tries font ré­gu­liè­re­ment l’ob­jet de man­chettes dans les jour­naux. Il a vou­lu fil­mer cette réa­li­té qui le touche par­ti­cu­liè­re­ment à par­tir d’une his­toire fic­tive, mais avec une ap­proche très do­cu­men­taire.

« Je crois, comme Cas­sa­vetes (ac­teur, scé­na­riste et réa­li­sa­teur amé­ri­cain), que j’aime beau­coup, qu’on a be­soin d’al­ler au ci­né­ma pour nous ra­me­ner les deux pieds sur terre, ob­serve le ci­néaste.

« C’est ce genre de film que je vou­lais faire. Ce n’est pas du di­ver­tis­se­ment. C’est un ci­né­ma qui montre une réa­li­té et une cer­taine hu­ma­ni­té. Pour moi, ce qui est im­por­tant, c’est que le film trotte dans la tête des gens. J’aime les films qu’on re­garde sans sa­voir si on aime ça, mais le film nous reste en tête et on y re­pense le len­de­main et on a le goût de le re­voir pour une rai­son ou une autre. J’aime ces films qui ont une ré­so­nance et qui laissent une forte im­pres­sion. »

QUIN­ZAINE DE FES­TI­VALS

Le ven­deur prend donc fi­na­le­ment l’af­fiche au Qué­bec, après avoir voya­gé pen­dant près d’un an dans les fes­ti­vals du monde. Lan­cé à Sun­dance, en Utah, en jan­vier der­nier, le film de Sé­bas­tien Pi­lote a été pré­sen­té de­puis dans une quin­zaine de fes­ti­vals dont ceux de Los An­geles, de Bos­ton et de Mum­bai en Inde, où il a rem­por­té le Grand Prix du ju­ry et le prix d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line (re­mis à Gil­bert Si­cotte)

« Ma sur­prise, c’est que je pen­sais avoir fait un film qui s’illus­tre­rait d’abord en Eu­rope, ad­met Sé­bas­tien Pi­lote.

« Je ne suis pas vrai­ment at­ti­ré par Hol­ly­wood, mais fi­na­le­ment, je constate que le film trouve écho aux États-unis. Je suis al­lé le pré­sen­ter trois fois à Hol­ly­wood, je suis al­lé à Sun­dance. Il va être pré­sen­té bien­tôt à Den­ver au Co­lo­ra­do…

« J’ai ap­pris en al­lant pré­sen­ter le film là­bas que les États-unis ont été frap­pés plus qu’on le pense par la crise. Après les pro­jec­tions, il y a des hommes qui ve­naient me par­ler, les yeux rouges et la voix cou­pée par l’émo­tion. Ils avaient été émus par le film et me di­saient que c’était comme ce qu’ils avaient vé­cu dans leur ville. Ce­la m’a beau­coup tou­ché. »

√ Le ven­deur prend l’af­fiche le ven­dre­di 11 no­vembre.

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