EX­TRAIT DU LIVRE

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - √ Le Jour­nal pu­blie­ra en ex­clu­si­vi­té d’autres ex­traits du livre de Ma­rie-claude Savard dans ses édi­tions de de­main et lun­di.

Le mar­di sui­vant, vers mi­di, je suis en pleine pein­ture dans le sous-sol à la mai­son. Le té­lé­phone sonne, c’est le mé­de­cin de mon père.

— Ma­rie-claude, j’ai de­vant moi ton père. Il est en très mau­vais état. Il faut qu’il entre d’ur­gence à l’hô­pi­tal. Il doit ab­so­lu­ment y al­ler avant la fin de la jour­née, je te le passe.

— Sa­lut, Ti-cul, ç’a l’air que je ne vais pas bien.

Écoute, je ne veux pas lais­ser ma voi­ture dans le sta­tion­ne­ment de l’ins­ti­tut tho­ra­cique en plein centre-ville, ça coûte trop cher. Est-ce que je peux pas­ser chez vous dans quinze mi­nutes, tu prends ma voi­ture, tu viens me re­con­duire? Tu gar­de­ras l’au­to pen­dant mon sé­jour, ça ne de­vrait pas être long, deux jours gros maxi­mum.

— Bien sûr! Mais es-tu cer­tain d’être en état de conduire jus­qu’ici? Veux-tu que je prenne un taxi jus­qu’au bu­reau du mé­de­cin? — Ben voyons donc! Vingt mi­nutes plus tard, le voi­là de­vant la mai­son. Je le suis dans mes vê­te­ments de pein­ture, les mains sales. Ce n’est qu’une for­ma­li­té après tout. Un tout pe­tit lift pour une mise au point. C’est ça, non, pa­pa? Qu’est-ce qu’il t’a dit le mé­de­cin? Im­pos­sible de le sa­voir. Tout va bien, me dit-il, un peu fa­ti­gué, plus de dif­fi­cul­té à res­pi­rer que d’ha­bi­tude, mais rien de ca­tas­tro­phique.

Une fois à l’ins­ti­tut tho­ra­cique de Mon­tréal, rue Saint-ur­bain, mon père veut que je le laisse en­trer seul et que je re­tourne à mes tra­vaux à la mai­son. Je dé­cide quand même de sta­tion­ner la voi­ture, his­toire de m’as­su­rer qu’il est entre de bonnes mains et que tout ne va, comme il le dit, pas si mal. Dès son ar­ri­vée, nous sommes en­voyés d’ur­gence au cin­quième étage. Tout de go, on le branche sur l’oxy­gène.

Sa sa­tu­ra­tion est basse, ce qui veut dire qu’il res­pire très mal. En fait, les mé­de­cins me disent qu’il ne va pas bien du tout. Qu’il a trop pous­sé, trop at­ten­du avant de ve­nir à l’hô­pi­tal, qu’il fau­dra quelques jours pour l’oxy­gé­ner adé­qua­te­ment, lui faire su­bir des exa­mens et voir en­suite la marche à suivre. Quelques jours… Mon père n’a pas ap­por­té de sac, il n’a pas ses pan­toufles, pas de brosse à dents. Je lui pro­pose donc d’al­ler chez lui cher­cher des trucs. Il ne veut rien en­tendre.

— Faut que t’ailles te cou­cher bien­tôt, tu tra­vailles de­main. Tu vas être prise dans le tra­fic à cette heure-ci pour te rendre à Ville d’an­jou. Prends ma carte de cré­dit et va m’ache­ter des af­faires. Il ne veut pas payer de sta­tion­ne­ment au centre-ville pour quelques jours, mais il me donne sa carte de cré­dit pour que j’achète une robe de chambre, des pan­toufles et un né­ces­saire de toi­lette plu­tôt que de me don­ner les clefs de son ap­par­te­ment…

Étrange. J’ac­cède fi­na­le­ment à sa de­mande, ce n’est pas le temps de le contra­rier et, après tout, c’est un adulte. Les deux jours passent, puis ce sont trois et quatre jours. Il passe des exa­mens, je ne sais pas trop ce qu’on lui dit. Dif­fi­cile de voir un mé­de­cin, et mon père parle peu. Sa bonne hu­meur est re­ve­nue par ma­gie, il me dit de ne pas m’in­quié­ter.

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