L’AMI­TIÉ, OU­TIL DE SUR­VIE

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-france BOR­NAIS Le Jour­nal de Qué­bec

Tout ar­rive en même temps cette an­née pour l’écri­vaine Per­rine Le­blanc : son ro­man, L’homme blanc, pu­blié au Qué­bec aux édi­tions du Quar­ta­nier, vient de rem­por­ter le prix lit­té­raire du Gou­ver­neur gé­né­ral et sort en même temps en France chez Gal­li­mard.

L’écri­vaine mont­réa­laise est on ne peut plus heu­reuse, d’au­tant qu’elle ne s’at­ten­dait pas du tout à re­ce­voir au­tant de re­con­nais­sances pour un pre­mier ro­man pu­blié. Ces ré­com­penses s’ajoutent au Grand prix du livre de Mon­tréal, rem­por­té l’an­née der­nière. « On ne peut pas pré­voir ça, et quand on écrit, sur­tout pas! Je suis dé­jà dans l’écri­ture du pro­chain ro­man et je ne peux pas pen­ser à ce qu’il y au­tour — je pense au ré­cit qui doit être co­hé­rent », note-t-elle avec jus­tesse.

Per­rine Le­blanc, après avoir écrit sa thèse de maî­trise sur L’em­preinte de l’ange de Nan­cy Hus­ton, avait écrit un ro­man qu’elle n’a ja­mais fait lire à per­sonne. « C’est un ro­man de ti­roir mais il est com­plet. Je l’ai écrit parce que je vou­lais me dé­bar­ras­ser de la langue uni­ver­si­taire du mé­moire de maî­trise, de la rhé­to­rique uni­ver­si­taire. Je me suis li­bé­rée de ça dans ce pre­mier ro­man que je n’ai pas fait lire et que je ne fe­rai pas lire non plus. L’homme blanc, c’est mon deuxième ma­nus­crit, et le pre­mier que j’ai fait lire. »

Après avoir été em­bau­chée dans l’équipe édi­to­riale de Le­méac, Per­rine Le­blanc s’est lan­cée. Elle a mis en­vi­ron deux ans, ré­par­tis sur cinq, pour écrire L’homme blanc, un bi­jou d’his­toire où les at­mo­sphères, les émo­tions, les liens entre les per­son­nages sont trans­po­sés et dé­taillés aus­si ri­che­ment que les icônes russes ou la beau­té insolite des églises aux clo­chers en oi­gnons.

LA SI­BÉ­RIE

Son his­toire est celle de Ko­lia, un homme né en 1937 en Si­bé­rie, éle­vé dans les pri­sons de Sta­line et édu­qué par un autre pri­son­nier, Ios­sif, qui lui ap­prend à lire et lui en­seigne les lois né­ces­saires à sa sur­vie. Après sa li­bé­ra­tion, il dé­couvre L’URSS des an­nées 50, de­vient clown dans un cirque de Mos­cou et per­fec­tionne l’art du pick-po­cke­ting.

Per­rine Le­blanc parle aus­si du ré­cit d’une ami­tié fon­da­men­tale et in­ache­vée. « Fon­da­men­tale parce que sans Ios­sif, Ko­lia n’au­rait peut-être pas pu échap­per à la déshu­ma­ni­sa­tion. Au gou­lag, il lui a don­né des ou­tils pour vivre. »

Le gou­lag, les pri­sons de Sta­line, l’at­mo­sphère sor­dide des camps, la du­re­té in­sen­sée du bloc so­vié­tique, la faim, la mort, l’ami­tié, l’es­poir, l’uni­vers du cirque... Per­rine a tout trans­mu­té, comme une al­chi­miste, pour créer L’homme blanc.

L’idée de par­ler de L’URSS des an­nées 50, du gou­lag, de l’autre cô­té du ri­deau de fer, lui vient d’une pas­sion ado­les­cente pour la Rus­sie, qui l’a ame­née, en cu­rieuse, à étu­dier la langue et la lit­té­ra­ture russe.

« Je ne suis pas une spé­cia­liste de la Rus­sie ni de la lit­té­ra­ture russe. Je ne suis pas non plus une grande lec­trice de ro­mans russes. C’est la culture po­pu­laire qui m’in­té­res­sait, à l’époque : les Russes, leur mys­tère. Bien sûr, je connais l’hi­ver et le froid, mais j’avais be­soin, pour trou­ver ma voie ro­ma­nesque, d’al­ler très loin de moi. »

Per­rine Le­blanc a eu aus­si eu en­vie de pas­ser quelques an­nées en Rus­sie, par la fic­tion, et d’al­ler du cô­té des hommes en sui­vant un per­son­nage mas­cu­lin de très près, dans la nar­ra­tion.

FAITS ET FIC­TION

Les ré­fé­rences his­to­riques ont été pui­sées, en grande par­tie, à même l’in­tui­tion ex­tra­or­di­nai­re­ment sen­sible de Per­rine Le­blanc. « Le code du zek, je l’ai in­ven­té. Il n’existe pas. La fic­tion, ça nous per­met ça. Mais je me suis quand même as­su­rée que ce soit co­hé­rent. Il y a des Russes qui ont lu L’homme blanc après pu­bli­ca­tion, et ils m’ont dit qu’il n’y avait pas d’er­reur. Ça m’a fait plai­sir. »

La re­cherche est d’ailleurs ve­nue ap­puyer la fic­tion, puisque le ré­cit était alors dé­jà com­po­sé. « J’ai fait des re­cherches ponc­tuelles. J’ai quand même vé­ri­fié plu­sieurs fois — trois, quatre, cinq, six fois même — pour être sûre que ce que j’avan­çais était juste. J’ai lu les mille pages de Gou­lag : une his­toire, d’anne Ap­ple­baum, ga­gnante du prix Pu­lit­zer en 2004. J’ai lu, sur In­ter­net, le té­moi­gnage d’un sur­vi­vant du gou­lag. J’ai po­sé des ques­tions à quelques per­sonnes qui ont vé­cu en URSS.

« À la fin, quand le per­son­nage de Ta­nia mâche une gomme de marque Wri­gley, j’ai lu un ar­ticle sur l’his­toire de la gomme à mâ­cher en URSS, pour sa­voir quelle gomme, quelle marque était po­pu­laire au dé­but des an­nées 90. C’est sé­rieux! » √ Per­rine Le­blanc, lau­réate du Prix lit­té­raire du Gou­ver­neur gé­né­ral pour son ro­man L’homme blanc, ren­con­tre­ra les vi­si­teurs du Sa­lon du livre de Mon­tréal au­jourd’hui, de 14 h à 15 h, au stand du Quar­ta­nier.

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