La bi­po­la­ri­té en exergue

L’écri­vaine fran­çaise Del­phine de Vi­gan plonge au coeur même de la mé­moire fa­mi­liale et ré­vèle ses se­crets, sur­tout ceux de Lu­cile, sa mère, dans Rien de s’op­pose à la nuit. Un livre tout en nuances, tou­chant mais dur, où elle pose un re­gard lu­cide sur la

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Del­phine de Vi­gan ex­plique que le sui­cide de sa mère, dont elle a trou­vé le corps in­ani­mé, a bien évi­dem­ment agi comme élé­ment dé­clen­cheur du ro­man, qu’elle n’au­rait pas écrit si sa mère était vi­vante. Mais, en même temps, elle vou­lait autre chose.

« Pen­dant long­temps, je me suis te­nue le plus loin pos­sible de l’idée d’écrire, parce que j’avais ex­pé­ri­men­té le bon­heur d’écrire de la fic­tion, ce qui est quand même beau­coup plus confor­table. Et puis, j’avais le sen­ti­ment que c’était un su­jet qui avait dé­jà été trai­té par beau­coup d’écri­vains. Beau­coup d’au­teurs ont écrit sur la mort de leur mère ou de leur père. Il me sem­blait que c’était un su­jet qui n’était pas très ori­gi­nal », par­tage-t-elle, en en­tre­vue de sa ré­si­dence pa­ri­sienne.

En même temps, elle était consciente qu’en fouillant dans la mé­moire fa­mi­liale, elle al­lait ré­veiller toutes sortes d’émo­tions et de sou­ve­nirs, une dé­marche dou­lou­reuse. Mais elle a te­nu bon. D’autres dé­clics ont fait qu’elle est pas­sée outre ces obs­tacles, « toutes ces bonnes rai­sons de ne pas le faire », dit-elle.

TRACES DE VIE

Un jour, en­vi­ron un an et de­mi après la mort de sa mère, elle a re­trou­vé le sac à main de celle-ci. « J’avais gar­dé ce sac, le jour où je l’avais trou­vé chez elle, parce que j’avais eu be­soin de ses pa­piers pour faire un cer­tain nombre de dé­marches, no­tam­ment une dé­po­si­tion à la po­lice. Ce sac, je l’avais ou­vert et uti­li­sé à ce mo­ment-là, puis je l’avais mis au fond d’un pla­card et je ne l’avais ja­mais plus re­vu. »

Entre-temps, il a fal­lu qu’elle dé­mé­nage. In­évi­ta­ble­ment, elle est re­tom­bée sur ce sac à main. « Il y avait en­core tel­le­ment de pe­tites traces de vie fi­na­le­ment, dans ce sac: des Klee­nex usa­gés, de pe­tites miettes de ta­bac per­dues au fond du sac, etc., et je crois que ça a été comme un dé­clic. Je me suis ren­du compte que tout ça était très éphémère et que ces traces, j’al­lais les perdre. Que ce sac, il al­lait fal­loir le ran­ger, le vi­der ou s’en dé­bar­ras­ser, et que c’était un pe­tit peu la même chose pour la mé­moire; qu’on ne pou­vait pas tout gar­der et que, si je de­vais écrire ce livre, il fal­lait le faire à ce mo­ment-là. »

TRA­VAIL D’EN­QUÊTE

Dans son ro­man, Del­phine de Vi­gan cherche, avec élé­gance, sans conces­sion, à faire la lu­mière sur la mort de sa mère, re­trace les grandes lignes de sa vie, sa ma­la­die men­tale et son can­cer, qui l’a mi­née. Elle a fait tout un tra­vail d’en­quête dans la mé­moire fa­mi­liale, ques­tion­nant ses proches et ceux et celles qui ont bien connu Lu­cile, sa mère, une femme d’une beau­té ex­cep­tion­nelle, comme en fait foi la cou­ver­ture du livre, qui montre Lu­cile, pho­to­gra­phiée pen­dant un dî­ner fa­mi­lial.

« Il y avait là aus­si beau­coup d’obs­tacles, dans le sens que j’avais très peur de me fâ­cher avec ma fa­mille, de les heur­ter, de leur faire du mal. Donc, ce n’était pas fa­cile. Mais, en même temps, c’était ab­so­lu­ment in­évi­table. Écrire ce livre pas­sait for­cé­ment dans le fait d’écrire des té­moi­gnages des frères et des soeurs de ma mère, de l’en­tou­rage de ma fa­mille, de gens qui l’avaient connue en­fant, qui l’avaient connue ado­les­cente. Pour moi, c’était in­dis­pen­sable. »

Elle re­marque que tout ce qui fait ré­fé­rence à la ma­la­die men­tale est en­core très ta­bou en France. « Il y a des éti­quettes qui sont mises d’ailleurs par­fois à tort et à tra­vers sur les pa­tho­lo­gies. Quel que soit le nom qu’on donne, tout ce qui re­lève de la ma­la­die men­tale fait peur. »

Gran­dir au­près d’une ma­man ma­lade n’a d’ailleurs pas été fa­cile pour elle. « Il y a eu des mo­ment dif­fi­ciles et aus­si des mo­ments joyeux. J’ai des sou­ve­nirs très pré­cis de mo­ments comme ça, où l’en­fance a ré­sis­té à tout. Mal­gré tout. Heu­reu­se­ment, même si j’ai le sen­ti­ment, sur cer­tains as­pects, d’avoir gran­di trop vite. Mais je crois que j’ai re­çu beau­coup d’amour et on se construit avec ça, même si par­fois c’était mal­adroit et em­pê­ché par la ma­la­die. Mais l’amour était là, mal­gré la ma­la­die, et je crois que c’est ça qui donne de la force. » √ Del­phine de Vi­gan a été ré­com­pen­sée du prix Ro­man France-té­lé, du prix Re­nau­dot des ly­céens et du prix du ro­man Fnac, en plus d’avoir été fi­na­liste du prix Gon­court pour

Rien ne s’op­pose à la nuit. Le livre est aus­si en lice pour le Prix des li­braires du Qué­bec, dans la ca­té­go­rie Ro­man hors Qué­bec.

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