La­loui­siane, entre le rêve et l’his­toire

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-france BOR­NAIS Le Jour­nal de Qué­bec

Il lui sem­blait de­puis quelques jours qu’elle ne voyait plus que l’ombre des cou­leurs, et que cette ombre at­ten­dait de l’ava­ler elle aus­si. Cou­chée sur une paillasse dont elle ne sen­tait pas le foin lui pi­quer le dos, en­ve­lop­pée d’une cour­te­pointe qu’elle avait el­le­même cou­sue des an­nées au­pa­ra­vant et qui était peut-être la seule chose qui té­moi­gne­rait de son pas­sage sur cette terre, elle fris­son­nait dou­ce­ment, comme quand elle avan­çait à pe­tits pas, l’été, dans l’eau fraîche du fleuve Ala­ba­ma. »

— Do­mi­nique For­tier, La porte du ciel

Dans son troi­sième ro­man, La porte du

ciel, Do­mi­nique For­tier en­traîne ses lec­teurs au coeur d’une Amé­rique lé­gen­daire, entre le rêve et l’his­toire, les plan­ta­tions et la guerre de Sé­ces­sion, au temps du roi co­ton.

La porte du ciel est un ro­man qu’on dé­guste len­te­ment, at­ten­ti­ve­ment, pour sa­vou­rer la den­telle de mots créée mé­ti­cu­leu­se­ment, page après page, par cette écri­vaine ta­len­tueuse qui nous a dé­jà of­fert Du bon usage

des étoiles et Les larmes de saint Laurent. Peut-être se­rait-il plus juste de par­ler de cour­te­pointe, puisque c’est jus­te­ment ce qui l’a ins­pi­rée.

Do­mi­nique For­tier uti­lise la guerre de Sé­ces­sion en toile de fond pour ra­con­ter l’his­toire de deux fillettes qui gran­dissent dans une plan­ta­tion de co­ton de la Loui­siane, l’une étant blanche, l’autre, mé­tisse.

Mais ce sont les ex­tra­or­di­naires cour­te­pointes des femmes de Gee’s Bend, un pe­tit vil­lage de l’ala­ba­ma ré­pu­té pour la beau­té ex­cep­tion­nelle des cour­te­pointes cou­sues par ses ha­bi­tantes, qui a ser­vi de dé­clic pour l’écri­ture. « C’était des des­cen­dantes d’es­claves qui ont vé­cu en to­tale iso­la­tion avec le monde ex­té­rieur après la guerre de Sé­ces­sion, dans une as­sez grande mi­sère. Ces femmes très pauvres ont trou­vé le moyen de créer des cour­te­pointes qui sont des oeuvres d’art. On pour­rait pen­ser que ce sont des ta­bleaux d’art mo­derne, ça a quelque chose de stu­pé­fiant, ce sont des com­po­si­tions ex­tra­or­di­naires, des agen­ce­ments su­per au­da­cieux. Ça fait pen­ser à des ta­bleaux de Klee ou de Mon­drian. C’est très éton­nant », ra­conte-t-elle.

DANS LES GRANDS MU­SÉES

« Elles ont été dé­cou­vertes, en quelque sorte, dans les an­nées 90, par quel­qu’un qui pas­sait là en au­to et qui en a vu quel­que­sunes sus­pen­dues sur la corde à linge. Il s’est ren­du compte que dans tout le vil­lage, de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions, les femmes fai­saient ces cour­te­pointes qui sont su­per par­ti­cu­lières et qui ne res­semblent à rien d’autre. Main­te­nant, elles sont dans les plus grands mu­sées d’art mo­derne parce qu’elles sont consi­dé­rées comme des oeuvres d’art. C’est vrai­ment l’étin­celle qui m’a don­né en­vie d’écrire. »

As­sez ra­pi­de­ment, Do­mi­nique For­tier a com­pris que ce n’était pas la vie de ces femmes qu’elle al­lait ra­con­ter. « Je ne m’en sen­tais pas tout à fait le droit… Je ne vou­lais pas faire quelque chose de mi­sé­ra­bi­liste et je n’avais pas le goût de ra­con­ter leur his­toire à leur place. Je vou­lais par­ler de leurs oeuvres, mais d’une fa­çon un peu oblique. C’est comme ça qu’est ar­ri­vée l’his­toire d’eve et d’elea­nor, et que j’ai com­pris que fa­ta­le­ment, si je par­lais d’une pe­tite fille noire et d’une pe­tite fille blanche au XIXE siècle, il fal­lait que ça ait quelque chose à voir avec la guerre de Sé­ces­sion parce que c’est là que la ques­tion de l’es­cla­vage a écla­té », ajoute-t-elle.

GUERRE DE SÉ­CES­SION

Do­mi­nique fait re­mar­quer que la guerre de Sé­ces­sion a com­men­cé il y a exac­te­ment 150 ans et que plu­sieurs ex­perts ont com­men­té les consé­quences de ce conflit. « Plu­sieurs ont ré­pon­du que le conflit n’est pas fi­ni et que quelque chose per­dure, comme si les ci­ca­trices ne s’étaient ja­mais tout à fait re­fer­mées. »

L’écri­vaine connaît le sud des États-unis par les livres, de la même fa­çon qu’elle connais­sait l’arc­tique en écri­vant Du bon

usage des étoiles. Pour moi, les États-unis, c’est un pays qui est à la fois une en­ti­té géo­gra­phique et phy­sique, mais en même temps un pays ima­gi­naire, où il y a un tis­sage entre le réel, l’ima­gi­naire et le sym­bo­lique, ob­ser­vet-elle. Mon sud des États-unis est co­lo­ré de ça. »

Son ima­gi­na­tion lui a fait dé­peindre des scènes dé­taillées, puis­santes, qui évoquent spon­ta­né­ment les images vi­vantes et co­lo­rées de de­meures opu­lentes, de ca­banes en ron­dins ou de champs de ba­taille. Avec fi­nesse et un sens de l’ob­ser­va­tion très ai­gui­sé, elle sait aus­si comment ma­gni­fier les sen­ti­ments hu­mains, bons ou mau­vais, dans une his­toire où rien n’est ja­mais ac­quis. Les ma­gni­fiques mo­tifs de quatre des cinq cour­te­pointes des femmes de Gee’s Bend dé­crites dans le ro­man se re­trouvent sur le site Web des Édi­tions Al­to, au www.edi­tion­sal­to.com.

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