Sexe, tour­ments et dia­logues

TO­RON­TO | Anne Émond ne manque pas de cu­lot. Nuit #1, son pre­mier long-mé­trage, s’amorce sur une longue scène de sexe ex­pli­cite pour se trans­for­mer en une sé­rie de mo­no­logues li­vrés par deux âmes tour­men­tées. Bien ac­cueilli sur le cir­cuit des fes­ti­vals, s

Le Journal de Quebec - Weekend - - CI­NÉ­MA - Cé­dric Bé­lan­ger Le Jour­nal de Québec

Nuit #1, qui prend l’af­fiche le 16 dé­cembre, ne compte que deux per­son­nages, Ni­ko­laï (Di­mi­tri Sto­roge) et Cla­ra (Ca­the­rine de Léan). Après s’être croi­sés dans un par­ty rave, ils tombent dans les bras l’un de l’autre chez Ni­ko­laï. Un one-night clas­sique, pré­sen­té avec un réa­lisme dé­rou­tant (Cla­ra va aux toi­lettes en plein mi­lieu des ébats).

« Je n’ai pas fait ce film pour cho­quer. Et je n’ai pas l’im­pres­sion que c’est très cho­quant. Peut-être un peu cru, mais je ne pense pas que ça va sou­le­ver les foules », se dé­fend Anne Émond, ren­con­trée au Fes­ti­val de To­ron­to en sep­tembre.

Une fois les corps re­pus, Ni­ko­laï re­fuse que Cla­ra parte sans de­man­der son reste. Les an­goisses de ces deux écor­chés de la vie fe­ront alors sur­face, alors qu’ils prennent la pa­role à tour de rôle, éva­cuant toutes leurs frus­tra­tions et leur mal de vivre.

« J’ai vou­lu le construire comme des mo­no­logues. Ces deux per­sonnes sont tel­le­ment per­dues et déshu­ma­ni­sées. Elles ne se connaissent tel­le­ment pas el­les­mêmes qu’elles sont in­ca­pables de dia­lo­guer entre elles. Elles sont ca­pables de faire du sexe, mais ne peuvent échan­ger », dit celle qui s’est ins­pi­rée de son vé­cu pour écrire le scé­na­rio de Nuit #1.

« Ce sont des choses que moi et mon cercle d’amis vi­vions. J’ai presque 30 ans, mais je l’ai écrit à 27 ans. Je trou­vais qu’on était vrai­ment jeunes dans nos têtes, vrai­ment per­dus pour des gens de cet âge. J’ai eu en­vie de par­ler de ça parce que tout le monde passe par là à un mo­ment don­né. Évi­dem­ment, ce n’est pas tout le monde qui est aus­si sombre. C’est un peu une pho­to Po­la­roid d’une époque. C’est le por­tait d’un mo­ment dans une vie », confie celle qui a dit avoir écrit dans l’ur­gence.

« C’est ça que j’ai à dire main­te­nant et je l’ai écrit ra­pi­de­ment. Je n’ai pas pen­sé à ça, pas plus que je n’ai pen­sé au fait que c’est un “dé­nu­de­ment” pour moi aus­si. Ce sont des ac­teurs qui le font, mais c’est moi qui l’ai écrit. J’avais pas vrai­ment pen­sé au fait que ma mère al­lait le voir. »

RÉ­CEP­TION RAS­SU­RANTE

À To­ron­to, la ci­néaste ne se gê­nait pas pour ex­pri­mer son dé­sir que les ci­né­philes se dé­placent pour voir Nuit #1.

« Il y a tou­jours ce vieux problème de dis­tri­bu­tion des films d’au­teur au Québec. J’ai­me­rais qu’il y ait un box-of­fice. Je pense qu’il faut être pris en otage par ce film parce qu’il est dif­fi­cile. C’est cru, tendre, ça de­mande un souffle. C’est bien de le voir dans une salle. Tu t’as­sois, tu ne vas pas voir tes emails ou te faire un ca­fé. T’écoutes ces deux per­sonnes par­ler. »

Chose cer­taine, la ré­cep­tion dans les fes- ti­vals a de quoi la ras­su­rer. Le film a rem­por­té plu­sieurs prix, été ache­té dans quatre pays et, sur­tout, a tou­ché un vaste au­di­toire, ob­serve Anne Émond, à qui le

Jour­nal a re­par­lé ces jours der­niers. « Au-de­là des prix, je trouve que la ré­cep­tion du pu­blic a été cha­leu­reuse. J’avais l’im­pres­sion d’avoir fait un film au­da­cieux dans la forme. Ça re­joint des gens de tous les âges beau­coup plus que je ne le pen­sais. »

Elle af­firme avoir vu des gens es­suyer une larme dans les séances de questions et ré­ponses qui suivent les pro­jec­tions dans les fes­ti­vals.

« Pour moi, c’est po­si­tif. Je ne voulais pas faire un film cé­ré­bral, très in­tel­lec­tuel. Je voulais al­ler cher­cher les gens. J’ai l’im­pres­sion que ça fonc­tionne. Il y a un mo­ment où je me suis de­man­dé si j’avais fait un film pour mes 10 meilleurs amis à Mon­tréal, qui sont dans la ving­taine et la tren­taine. Mais même des gens plus âgés, des hommes de 70 ans, m’ont dit qu’on peut vivre des crises exis­ten­tielles à tous les âges. »

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