TROIS FEMMES PRENNENT LES CHOSES EN MAIN

Le Journal de Quebec - Weekend - - WEEKEND - Guy Four­nier

Ce n’est pas seule­ment parce que l’au­tomne s’est éti­ré jus­qu’en dé­cembre que ce­lui de 2011 res­te­ra gra­vé long­temps dans la tête des Qué­bé­cois. Lorsque ce ma­jes­tueux au­tomne se se­ra es­tom­pé dans les mé­moires, il res­te­ra pour les gé­né­ra­tions fu­tures deux mo­nu­ments à la gloire des arts et de la mu­sique : l’adresse sym­pho­nique de la Place des Arts et le pa­villon et la salle Bour­gie du Mu­sée des beaux-arts.

Le 7 sep­tembre, on a inau­gu­ré l’une des plus belles salles de concert que je connaisse et le 14 oc­tobre, un com­plexe in­usi­té, com­po­sé d’un pa­villon tout neuf consa­cré à l’art ca­na­dien et d’une salle de concert amé­na­gée dans l’an­cienne église Ers­kine and Ame­ri­can Uni­ted, rue Sher­brooke Ouest.

DEUX SALLES DIF­FÉ­RENTES

La pre­mière salle donne à l’or­chestre sym­pho­nique une mai­son qu’il ré­cla­mait de­puis deux gé­né­ra­tions et le pa­villon Bour­gie, en plus de pré­sen­ter sur six ni­veaux les oeuvres de nos peintres et sculp­teurs, ouvre à la mu­sique une salle de 444 places dans une église néo­ro­mane de 1894.

Com­plè­te­ment lam­bris­sée des bois durs de nos fo­rêts, la salle de L’OSM, à l’acous­tique im­pec­cable, est convi­viale et lu­mi­neuse, chaude et apai­sante. Vingt vi­traux Tif­fa­ny ré­troé­clai­rés et une cen­taine d’autres, dont l’im­po­sant vi­trail de Charles William Kel­sey mon­trant Mon­tréal et le Saint-laurent des hau­teurs du mont Royal, éclairent de fa­çon cha­toyante la salle Bour­gie. Deux salles très dif­fé­rentes l’une de l’autre, mais d’une com­mune ma­jes­té.

C’est prin­ci­pa­le­ment à l’obs­ti­na­tion de trois femmes que nous de­vons ces deux mo­nu­ments ex­cep­tion­nels de notre pa­tri­moine cul­tu­rel.

KENT NA­GA­NO CA­PI­TULE…

Après 30 ans de pa­labres, L’OSM est tou­jours « sans do­mi­cile fixe » puisque la salle Wil­frid-pel­le­tier lui est at­tri­buée avec parcimonie, cer­tains soirs de se­maine seule­ment. Dé­goû­té de Mon­tréal et de ses mu­si­ciens pour mille et une rai­sons, Charles Dutoit part pour Pa­ris, convain­cu que ja­mais l’or­chestre n’au­ra de do­mi­cile à lui. C’était comp­ter sans l’une des femmes les plus opi­niâtres que je connaisse : Ma­de­leine Ca­reau, chef de la di­rec­tion de L’OSM.

Si Ma­de­leine ar­rive presque tou­jours à ses fins, c’est qu’à son achar­ne­ment elle as­so­cie hu­mour et charme. Convain­cue qu’une salle de­vien­drait pos­sible avec la ve­nue de Kent Na­ga­no à la tête de l’or­chestre, elle se met à sa pour­suite aux quatre coins de la pla­nète.

En plus de sa ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale comme chef, Na­ga­no a aus­si celle d’être l’un des plus coû­teux. Per­sonne ne le voit quit­ter le Deutsches Sym­pho­nie-or­ches­ter de Ber­lin.

N’em­pêche qu’en 2006, l’in­sis­tance de Ma­de­leine fi­nit par vaincre sa ré­sis­tance. « Aus­si bien vous dire oui, car vous ne me lais­se­rez ja­mais tran­quille ! » Na­ga­no n’au­rait su mieux dire !

MME JÉ­RÔME-FOR­GET ENTRE EN SCÈNE

Il ne res­tait plus à Ma­de­leine qu’à convaincre de son pro­jet une femme aus- si obs­ti­née qu’elle, Mo­nique Jé­rôme-for­get, alors mi­nistre des Fi­nances du Qué­bec. Bâ­ton de pè­le­rine en main, forte aus­si de son im­por­tante fonc­tion, Mo­nique fi­nit par mettre dans sa fa­meuse « sa­coche » tous les membres du ca­bi­net, y com­pris Line Beau­champ, pour­tant mi­nistre de la Culture, qui, loin de prendre om­brage de l’ini­tia­tive de sa col­lègue, l’ap­puie jus­qu’à la fin.

Pen­dant ce temps, une par­tie tout aus­si ser­rée se joue à l’autre bout du cen­tre­ville, au Mu­sée des beaux-arts, qui fait en 2008 l’ac­qui­si­tion de l’église Ers­kine, désaf­fec­tée de­puis quatre ans, une idée de Ber­nard Lamarre, alors pré­sident du Mu­sée. Guy Co­ge­val, di­rec­teur gé­né­ral et main­te­nant di­rec­teur du mu­sée d’or­say à Pa­ris, n’est pas fa­vo­rable à cette tran­sac­tion, qui n’est pas étran­gère à son dé­part.

AU MU­SÉE, IL FAUT UN MI­RACLE

Res­tau­rer l’église et lui don­ner une nou­velle vo­ca­tion est loin d’être une so­lu­tion éco­no­mique. Tout je­ter à terre et re­com­men­cer à zé­ro coû­te­rait moins cher, mais pri­ve­rait Mon­tréal d’une église pa­tri­mo­niale de grande va­leur.

Ses vi­traux Tif­fa­ny seuls consti­tuent un pa­tri­moine dont Alice Coo­ney Fre­ling­huy­sen, du Me­tro­po­li­tan Mu­seum of Art de New York, dit qu’ils sont l’une des plus grandes réa­li­sa­tions de Tif­fa­ny Glass & De­co­ra­ting.

Na­tha­lie Bon­dil, Pro­ven­çale d’ori­gine, mais Mont­réa­laise d’adop­tion de­puis 1999, rem­place d’abord Co­ge­val par in­té­rim, puis est nom­mée of­fi­ciel­le­ment di­rec­trice gé­né­rale à l’au­tomne 2007. Quand on a be­soin de mi­racles, mieux vaut lais­ser la barre à une femme !

Éner­gique, tra­vailleuse et ras­sem­bleuse, Na­tha­lie Bon­dil prend à bout de bras le pro­jet du pa­villon d’art ca­na­dien et la ré­no­va­tion de l’église Ers­kine. Elle sait très bien qu’il faut construire une salle d’ex­po­si­tion der­rière l’église, mais quoi faire avec celle-ci ? Par Réal Ray­mond, pré­sident de la Fon­da­tion du mu­sée, Na­tha­lie Bon­dil ren­contre Pierre Bour­gie, fou de Bach, de mu­sique ba­roque et d’his­toire de l’art.

Il sug­gère de trans­for­mer l’église en salle de concert pro­fes­sion­nelle. L’idée est d’au­tant plus sé­dui­sante pour Na­tha­lie qu’elle cherche à in­té­grer l’art et la mu­sique de­puis qu’elle a les rênes du Mu­sée.

LES BOUR­GIE AUS­SI

Cette ren­contre, c’est le mi­racle qu’il fal­lait. Pierre Bour­gie crée la fon­da­tion Arte Mu­si­ca, qui se­ra res­pon­sable du fonc­tion­ne­ment de la salle, et en­traîne toute sa fa­mille dans l’aven­ture. Les Bour­gie font un don qui de­vient la pierre an­gu­laire de tout le pro­jet.

À par­tir du mo­ment où la fa­mille Bour­gie est conscrite, tous les astres s’alignent et, bien se­con­dée par Brian Le­vitt, main­te­nant pré­sident du Mu­sée, et toute l’équipe de di­rec­tion, Na­tha­lie Bon­dil réus­sit l’im­pos­sible : me­ner le pro­jet à terme dans les li­mites du bud­get conve­nu et faire en­fin en­trer la mu­sique au mu­sée.

À la même date l’an pro­chain, une vé­ri­table « boîte à mu­sique » ral­lie­ra la jeune gé­né­ra­tion au Mu­sée des beaux-arts.

Ni Ma­de­leine Ca­reau, ni Mo­nique Jé­rôme-for­get, ni Na­tha­lie Bon­dil n’ont réus­si seules le tour de force de do­ter Mon­tréal de ces deux mo­nu­ments, mais sans leur té­na­ci­té, sans l’ap­pui in­dé­fec­tible qu’elles ont réus­si à ob­te­nir de leur en­tou­rage, on en dis­cu­te­rait en­core !

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