UNE OB­SES­SION MISE À NU

Les ob­sé­dés sexuels? Pour les humoristes, ils servent de ma­tière à sus­ci­ter l’hi­la­ri­té, mais dans la vraie vie, « ils sont trai­tés comme des lé­preux », constate le réa­li­sa­teur Steve Mc­queen.

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Liz Braun Agence QMI

Steve Mc­queen sait de quoi il parle. Il est le réa­li­sa­teur de La honte, un film met­tant en ve­dette Mi­chael Fass­ben­der dans le rôle d’un New-yor­kais aux prises avec son ob­ses­sion du sexe et un dou­lou­reux manque d’in­ti­mi­té.

Le per­son­nage de Fass­ben­der, Bran­don, ne peut pas­ser une jour­née sans por­no en ligne, pros­ti­tuées, dragues ano­nymes, ma­ga­zines sa­laces, etc. L’ar­ri­vée de sa soeur (Ca­rey Mul­li­gan), qui em­mé­nage chez lui, vient bou­le­ver­ser l’équi­libre pré­caire de la double vie qu’il mène.

Le com­por­te­ment de Bran­don est à la fois pré­da­teur et pathétique. « Mais rien de ce qu’il est à l’écran ne le dis­tingue du com­mun des mortels. Bran­don n’a rien d’exo­tique, rien qui ne nous est pas fa­mi­lier », af­firme Mc­queen.

« UN GARS COMME NOUS »

« Bien sûr, son ob­ses­sion est com­plè­te­ment dé­bri­dée. Par contre, il nous ar­rive à tous de tom­ber et de vivre l’échec, puis nous nous ra­mas­sons et re­par­tons de plus belle. Peu im­porte la dé­pen­dance, la ci­ga­rette ou autre, ça fait par­tie du monde dans le­quel nous vi­vons. Il de­vrait être par­fait et mer­veilleux, mais c’est comme ça, on gaffe et on fout le bor­del, et, en­suite, on tente de ré­pa­rer. » Mc­queen rit. « C’est la même chose pour Bran­don. C’est un brave type. Je l’aime. Il est comme nous. »

Nul doute de la sin­cé­ri­té de cette ti­rade de Mc­queen sur le « gars or­di­naire »; elle est tou­te­fois lé­gè­re­ment dé­con­cer­tante ve­nant de cette double ve­dette des mondes de l’art et du ci­né­ma (quoi­qu’il ré­tor­que­rait cer­tai­ne­ment que les deux sont in­sé­pa­rables. Et il ne faut pas le pro­vo­quer. Mc­queen parle comme on dé­vale une pente, en courtes ra­fales, et on ne vou­drait ja­mais se re­trou­ver dans le rôle du « sot » qu’il ne sau­rait souf­frir).

Par­mi les hon­neurs à son ta­bleau, men­tion­nons le Tur­ner Prize (1999), en An­gle­terre, et son rôle d’ar­tiste bri­tan­nique of­fi­ciel pour la guerre en Irak (Im­pe­rial War Mu­seum), en 2003. Dès ses dé­buts, Mc­queen a été ac­cla­mé comme l’un des plus brillants jeunes ar­tistes du mo­ment, et des dis­tinc­tions d’of­fi­cier et de Com­man­deur de l’ordre de l’em­pire bri­tan­nique sont ve­nues sou­li­gner cette ex­cel­lence.

Au ci­né­ma, il a dé­bu­té en grand avec Hun­ger, un film met­tant en ve­dette Mi­chael Fass­ben­der dans le rôle du gré­viste de la faim de L’IRA Bob­by Sands. Ce drame bou­le­ver­sant a re­çu plus d’une tren­taine de prix de l’in­dus­trie et a per­mis à Mc­queen de rem­por­ter le prix de la Ca­mé­ra d’or à Cannes, en 2008.

Cette an­née, il a tout ra­flé à Cannes, avec La honte.

TRA­VAILLER EN ÉQUIPE

Dé­sor­mais, le réa­li­sa­teur et Fass­ben­der sont re­con­nus comme une sorte d’équipe. Il faut sa­voir qu’en termes de prio­ri­tés, Mc­queen si­tue sa re­la­tion avec l’ac­teur au même ni­veau que ses re­la­tions avec sa femme, sa mère et ses en­fants. Le duo col­la­bo­re­ra de nou­veau, l’an­née pro- chaine, sur un pro­jet de film in­ti­tu­lé Twelve Years a Sla

ve, qui met­tra éga­le­ment en ve­dette Brad Pitt et Chi­we­tel Ejio­for.

D’autre part, La honte pré­sente une bonne part de nudité fron­tale com­plète et ce que l’on pour­rait qua­li­fier de sexe mé­ca­nique, des ca­rac­té­ris­tiques qui lui ont va­lu le re­dou­table clas­se­ment amé­ri­cain NC17. (Il faut croire que ces classements sont at­tri­bués par des gens qui ne re­gardent pas les films vi­sés. La honte est comme le film an­ti­sexe des films de sexe.)

Le dis­tri­bu­teur amé­ri­cain du film, Fox Searchlight, ac­cueille sans sour­ciller le clas­se­ment et n’en craint pas l’ef­fet nui­sible au box-of­fice. La honte a été en no­mi­na­tion pour sept prix aux Bri­tish In­de­pendent Film Awards et a fi­gu­ré au nombre des fi­na­listes du prix du meilleur film in­ter­na­tio­nal aux Film In­de­pendent Spi­rit Awards, aux États-unis.

LA SEXUA­LI­TÉ SUR IN­TER­NET

Mc­queen, un père de deux en­fants, ne prend pas le su­jet à la lé­gère. « On com­mence à ré­flé­chir à In­ter­net et à la fa­çon dont les gens sont ini­tiés à la sexua­li­té de nos jours », dit-il, dis­cu­tant de la créa­tion du film et du rôle de la por­no­gra­phie en ligne. « C’est très dif­fé­rent de la fa­çon dont le sexe est ar­ri­vé dans ma vie. Les mé­thodes ont chan­gé. C’est quelque peu trou­blant, quand on pense à la fa­çon dont ce­la af­fecte les jeunes, comme je crois que ce­la au­ra tout un im­pact sur leurs re­la­tions avec les autres. Voi­là une des choses qui me pré­oc­cu­paient en fai­sant le film. »

Il ajoute : « Toute la honte qui y était rat­ta­chée a dis­pa­ru, n’est-ce pas? Il n’y a plus de ma­ga­zines ca­chés sur le des­sus des éta­gères. C’est de­ve­nu om­ni­pré­sent parce qu’on en a fa­ci­li­té l’ac­cès. »

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