À gla­cer le sang

Un film de Steve Mc­queen. Met­tant en ve­dette Mi­chael Fass­ben­der, Ca­rey Mul­li­gan et James Badge Dale. À l’af­fiche.

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Liz Braun Agence QMI

La honte est un drame re­mar­quable. Le film risque éga­le­ment de consti­tuer pour plu­sieurs les 100 mi­nutes les moins confor­tables qu’ils pas­se­ront cette an­née dans une salle de ci­né­ma. Mi­chael Fass­ben­der in­carne Bran­don, un homme d’af­faires pros­père, mais ter­ri­ble­ment ob­sé­dé par le sexe. La vie quo­ti­dienne de ce New-yor­kais est un cycle sans fin de por­no en ligne, de pros­ti­tuées, d’aven­tures d’un soir, d’or­gies, l’ex­pres­sion com­pul­sive d’un be­soin phy­sique in­sa­tiable, dé­nuée de toute par­celle d’in­ti­mi­té. C’est à gla­cer le sang. Bran­don a or­ga­ni­sé sa vie avec un soin mé­ti­cu­leux. Il a belle ap­pa­rence, il tra­vaille fort et vit es­sen­tiel­le­ment une vie par­fai­te­ment ano­nyme. Les gens ont une cer­taine idée de qui il est, mais il s’ef­force de com­par­ti­men­ter sa vie « nor­male » et ses pour­suites sexuelles ex­ces­sives. La seule fois où ces deux fa­cettes de sa vie se croisent, lors­qu’il fré­quente une col­lègue de tra­vail, c’est le dé­sastre. Pour­quoi? Se­rait-ce parce qu’il semble réel­le­ment ai­mer cette femme?

PSY­CHO­LO­GIE TROU­BLÉE

Et, dans ce monde sous contrôle ri­gide, au beau mi­lieu de cette quête d’or­gasmes sans fin, sur­git Sis­sy, la pe­tite soeur de Bran­don, qui ar­rive comme un che­veu sur la soupe. Double ra­tion de psy­cho­lo­gie trou­blée. Sis­sy (Ca­rey Mul­li­gan) est comme le re­flet in­ver­sé de son grand frère. Comme lui, elle est égoïste et in­sa­tiable, mais elle laisse libre cours à d’in­tenses émo­tions et rêve d’in­ti­mi­té. Et elle a dé­ci­dé d’em­mé­na­ger chez lui, à New York. La si­tua­tion est pro­blé­ma­tique, de par la na­ture même de leurs liens phy­siques, émo­tifs et psy­cho­lo­giques, quoique le réa­li­sa­teur Steve Mc­queen ne se soit pas ef­for­cé de cla­ri­fier grand-chose sur ce plan. Peu im­porte ce qui s’est pas­sé lors de cette en­fance dys­fonc­tion­nelle à la­quelle il est va­gue­ment fait ré­fé­rence, il vaut mieux lais­ser ce­la à l’ima­gi­na­tion. La pré­sence de Sis­sy, qui agit tel un mi­roir dé­for­mant pour Bran­don, le pro­pulse en­core plus loin sur la voie de l’au­to­des­truc­tion.

VIE MO­DERNE

La honte est un film ex­tra­or­di­naire en fait d’in­ter­pré­ta­tion et de ci­né­ma­to­gra­phie. Fass­ben­der n’a pas son pa­reil pour rendre un in­té­rieur tor­tu­ré, et Mul­li­gan (at­ten­dez de l’en­tendre chan­ter New York, New York) y ap­pa­raît si vul­né­rable qu’on la croi­rait prête à s’éva­po­rer. Ou à ex­plo­ser. Par ailleurs, la ville de New York, qui fait presque fi­gure de per­son­nage dans l’his­toire, n’a ja­mais pa­rue si pro­pice à la so­li­tude. Ce film plu­sieurs fois ré­com­pen­sé a de quoi per­tur­ber pro­fon­dé­ment, et ce n’est pas la nudité ou le com­por­te­ment sexuel comme tel qui sont en cause, mais plu­tôt ce que sug­gère cet ex­cès, en com­men­taire im­pla­cable sur la vie mo­derne. Pour un film cen­tré sur la vie sexuelle d’un homme, sa te­neur n’a rien d’un pam­phlet pour le sexe sans in­ti­mi­té. Quel est donc le contraire d’émous­tillant?

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