300 an­nées

ra­con­tées avec pas­sion

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-france Bor­nais Le Jour­nal de Qué­bec √ Aux Édi­tions Mi­chel La­fon, 252 pages.

L’écri­vain fran­çais Di­dier van Cau­we­laert, prix Gon­court pour Un al­ler simple, in­vite ses lec­teurs à pen­ser au­tre­ment avec son nou­veau ro­man, Jour­nal in­time

d’un arbre. Im­pos­sible de re­gar­der les grands sa­pins, les chênes vé­né­rables, les vieux ormes et les chi­cots de bou­leaux jaunes avec le même oeil après en avoir fait la lec­ture.

Le jour­nal in­time d’un arbre ra­conte l’his­toire à la fois drôle et bou­le­ver­sante de Tris­tan, un digne poi­rier je­té par terre par une tem­pête après 300 ans d’exis­tence.

Au fil des an­nées, Tris­tan a connu toute la gamme des émo­tions hu­maines, ob­ser­vant et ana­ly­sant les hu­mains qui ont vé­cu sous ses fron­dai­sons de­puis l’époque de Louis XIV.

Lu­cide et cu­rieux, il té­moigne des guerres de re­li­gion et de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, de l’af­faire Drey­fuss et de l’oc­cu­pa­tion. Et des mo­ments pas­sés au­près du bon Dr Lannes.

Qu’ad­vien­dra-t-il de lui, main­te­nant que ce ne sont que des ra­cines et des bûches qui res­tent de lui? Et si, grâce à lui, deux êtres ap­pre­naient à s’ai­mer? Et si la mé­moire de Tris­tan sur­vi­vait par l’art? Au fait, Tris­tan a-t-il une conscience?

DEUIL D’UN ARBRE TOM­BÉ

Le jour­nal in­time d’un arbre est né d’une peine. Celle de l’écri­vain Di­dier van Cau­we­laert, vé­ri­ta­ble­ment en­deuillé lorsque son poi­rier an­cien a été ter­ras­sé par une tem­pête de vent, il y a quelques an­nées.

« C’est un arbre que j’ai ren­con­tré en 1985 lorsque j’ai ache­té ma mai­son dans la fo­rêt de Ram­bouillet et il y a, comme dans le ro­man, ces deux poi­riers côte à côte, da­tés de plus de 300 ans. L’un d’eux était en as­sez mau­vais état. Donc, je me suis ren­sei­gné sur ce que je pou­vais faire. On m’a ex­pli­qué des choses et j’ai com­men­cé à es­sayer de com­prendre comment fonc­tion­nait un arbre de l’in­té­rieur. Puis, il est al­lé beau­coup mieux. Il a sur­vé­cu à la tem­pête de 1999, mais il est tom­bé en 2007 pen­dant une toute pe­tite tem­pête. J’étais dans un état de tris­tesse et de manque, que j’ai meu­blé avec mes moyens de ro­man­cier, en es­sayant d’ima­gi­ner quelles au­raient pu être son his­toire et sa conscience, y com­pris sa conscience une fois qu’il est dé­ra­ci­né », ex­plique-t-il en en­tre­vue té­lé­pho­nique.

PREUVES SCIEN­TI­FIQUES

Le pou­voir des arbres est un su­jet qui com­mence à peine à être ex­plo­ré. « Scien­ti­fi­que­ment, on com­mence à sa­voir des choses in­croyables de­puis les an­nées 50-60 et tout ce que je ra­conte est vrai. L’arbre sait em­poi­son­ner ses feuilles en adap­tant le poi­son à chaque pré­da­teur. Il sait fa­bri­quer les hor­mones des pu­naises pour les sté­ri­li­ser, il sait trans­mettre les mes­sages d’alerte aux autres arbres par un gaz, l’éthy­lène. De là à dé­duire que tout ce qu’il res­sent et toute l’in­for­ma­tion qu’il traite, il fait la même chose avec les pas­sions hu­maines, il n’y avait qu’un pas à fran­chir. »

Di­dier van Cau­we­laert est convain­cu des pou­voirs sub­tils des arbres, de leur ca­pa­ci­té à res­sen­tir les émo­tions de l’âme hu­maine. « Une longue fré­quen­ta­tion des arbres et des gens qui savent écou­ter les arbres m’en a per­sua­dé. Après, l’arbre est-il conscient ou non de l’ef­fet qu’il a sur les hu­mains, ça c’est un autre pro­blème. Mais moi, j’ai l’im­pres­sion qu’il y a un vrai échange d’éner­gie, quand je m’ap­puie contre un arbre ou que j’en­lace un arbre, je sens comme un cou­rant élec­trique de faible vol­tage qui me tra­verse, comme avec un train élec­trique, quand on prend un peu le cou­rant. C’est par­fois très fort et plus l’arbre est vieux, so­lide, en bonne san­té, plus je sens cette éner­gie. »

Les no­tions scien­ti­fiques abor­dées par l’au­teur existent vrai­ment et il y a bel et bien un

Guide des arbres remarquables de France. Néan­moins, le ro­man­cier est un ro­man­cier et l’his­toire de la balle lo­gée dans le tronc, après l’as­sas­si­nat du fils du Dr Lannes par les Al­le­mands, est in­ven­tée. « Ça peut exis­ter. Je cher­chais jus­te­ment tous les ac­ci­dents et émo­tions qui avaient pu mar­quer cet arbre par l’émo­tion des hu­mains. »

À tra­vers l’his­toire de l’arbre, Di­dier van Cau­we­laert tisse ha­bi­le­ment une his­toire d’amour entre Tris­tane, la pe­tite or­phe­line de­ve­nue sculp­teure, et Yan­nis, le spé­cia­liste des arbres. « Quand l’arbre n’est plus que du bois mort, qu’est-ce qui peut main­te­nir sa conscience en état de veille, de vi­gi­lance? Deux choses me sont ap­pa­rues évi­dentes : l’écri­ture, bien sûr, que je connais bien, et puis ce qui est pour moi le degré au-des­sus de l’écri­ture, c’est une oeuvre d’art fa­bri­quée dans son bois, avec l’in­ten­tion créa­trice. »

ENTRE UN CHAM­PI­GNON OU UNE FOUR­MI AVEC QUI JE COM­MU­NIQUE SANS PRO­BLÈMES ET UN HU­MAIN QUI SE RA­CONTE DES HIS­TOIRES, MON CHOIX EST CLAIR. J’AI TOU­JOURS PRI­VI­LÉ­GIÉ LA FIC­TION À L’IN­FOR­MA­TION PURE. QUES­TION D’UR­GENCE : VÉ­GÉ­TAUX ET ANI­MAUX NE PERDENT JA­MAIS CE QUI EST GRA­VÉ DANS LEURS GÈNES, TAN­DIS QUE LES HU­MAINS ONT TEN­DANCE À DE­VE­NIR DES MA­CHINES QUI PENSENT MAIS N’IMA­GINENT PLUS. LES QUELQUES IN­DI­VI­DUS QUI ONT SU ME FAIRE RÊ­VER DU­RANT MA VIE, JE LEUR DOIS MA LON­GÉ­VI­TÉ. »

— Di­dier van Cau­we­laert, Le jour­nal in­time d’un arbre

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