SOU­VE­NIRS D’UNE MÉ­MOIRE FRAG­MEN­TÉE

Il im­porte de cla­ri­fier une chose, au su­jet du drame bio­gra­phique sur Mar­ga­ret That­cher, La Dame de Fer, qui sort en salle ven­dre­di pro­chain, et qui de­vrait va­loir à Me­ryl Streep une 17e no­mi­na­tion aux Os­cars.

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Jim Slo­tek Agence QMI

Me­ryl Streep s’est fait griller pu­bli­que­ment sur la pré­misse du film, en par­ti­cu­lier lors d’une en­tre­vue ré­cente, à l’émis­sion 60 Mi­nutes.

En l’oc­cur­rence : au plus pro­fond de sa dé­mence, une Mme That­cher af­fli­gée par la ma­la­die d’alz­hei­mer est for­cée de se dé­faire des ef­fets de feu son ma­ri Den­nis (Jim Broadbent), un exer­cice qui dé­clenche un tor­rent de sou­ve­nirs dans sa mé­moire frag­men­tée, ja­lon­nant son en­fance jus­qu’à la fin de sa car­rière.

Pen­dant près de la moi­tié du film, la confu­sion règne dans l’es­prit de la « Dame de Fer » That­cher. Elle ne par­vient pas tou­jours à dis­tin­guer le pré­sent du pas­sé, le réel de l’ima­gi­naire (le per­son­nage de Broadbent est un peu comme Den­nis le gen­til fan­tôme, qui l’en­cou­rage en lui di­sant des choses comme, « Ne lâche pas, vieille fille. »). (Dans les scènes de jeu­nesse, Den­nis That­cher et Mar­ga­ret Ro­berts sont in­car­nés par Har­ry Lloyd et Alexan­dra Roach).

ROI LEAR POUR LES FILLES

On pour­rait fa­ci­le­ment s’ima­gi­ner des vil­la­geois ré­pu­bli­cains en fu­rie et ar­més de torches, pour­chas­sant tout réa­li­sa­teur ayant osé dé­crire Ro­nald Rea­gan dans un état sem­blable.

« Nous avons été la cible de cri­tiques pour l’avoir dé­peinte comme une per­sonne frêle, à l’état de san­té pré­caire. Cer­tains ont dit que c’était hon­teux de dé­crire cette par­tie de la vie », a ad­mis Streep, lors d’une confé­rence de presse pour sou­li­gner le lan­ce­ment du film.

« Si l’on consi­dère la dé­bi­li­té, la dé­mence, un état de san­té fra­gile et le cré­pus­cule de la vie d’une per­sonne comme des choses qui doivent être ca­chées, qui ne de­vraient pas être mon­trées aux gens, alors oui, c’est hon­teux. Ce n’est pas mon opi­nion. »

« J’ai dé­jà cô­toyé des per­sonnes at­teintes de dé­mence, et je com­prends de quoi il s’agit, dit Streep. Je crois qu’il est na­tu­rel de s’in­té­res­ser à nos lea­ders et de ra­con­ter des his­toires, sur nous-mêmes, par le biais de per­son­nages im­por­tants, comme dans Le Roi Lear. Dans les pièces de Sha­kes­peare, on n’y dis­cute pas de la po­li­tique de Ham­let ou des qua­li­tés de chef de Lear. On ra­conte la chute du pou­voir. Ça, c’est in­té­res­sant. »

Phyl­li­da Lloyd, qui a di­ri­gé Streep dans le fort moins contro­ver­sé Mam­ma Mia !, a dit que le fes­ti­val des mé­ta­phores sur Sha­kes­peare a com­men­cé dès le pre­mier jour. « Nous avons ima­gi­né le film comme une sorte de Roi Lear pour les filles », a dit Lloyd.

« Dans nos dis­cus­sions avec des proches col­la­bo­ra­teurs de Mar­ga­ret That­cher, ceux-ci ont dé­crit son his­toire en des termes sha­kes­pea­riens et fran­che­ment opé­ra­tiques. J’ai beau­coup tra­vaillé avec les textes de Sha­kes­peare et dans le do­maine de l’opé­ra et ef­fec­ti­ve­ment, il y avait, en place, plu­sieurs élé­ments d’un opé­ra tra­gique. » (La scé­na­riste Abi Mor­gan ajoute éga­le­ment s’être ins­pi­rée du per­son­nage du fou du roi, dans Le Roi Lear, pour es­quis­ser ce­lui de Den­nis.)

AD­MI­RA­TION

Fé­mi­niste fière, cô­té réa­li­sa­tion (trois de ses quatre der­niers films ont été réa­li­sés par des femmes), Streep n’aime ni voir le fé­mi­nisme être mê­lé à la po­li­tique, ni être té­moin de l’ex­clu­sion des femmes de ce « club se­lect », pour des mo­tifs po­li­tiques.

« J’ai été es­to­ma­quée de consta­ter tous les obs­tacles pla­cés en tra­vers de son che­min pro­fes­sion­nel et de voir que, mal­gré ce­la, elle est par­ve­nue au som­met de son par­ti, puis de son pays, qu’elle a ser­vi en de­ve­nant le pre­mier mi­nistre le plus du­rable du 20e siècle », ra­conte Streep, de That­cher.

« Les obs­tacles dres­sés de­vant sa pro­gres­sion, en po­li­tique, étaient énormes, et je crois qu’elle a ren­du ser­vice aux femmes en per­sé­vé­rant sur sa voie, même si on peut ne pas être d’ac­cord avec ses po­li­tiques. Sa dé­ter­mi­na­tion, son en­du­rance et son cou­rage forcent l’ad­mi­ra­tion. À mon sens, qui­conque se lève et ac­cepte d’as­su­mer un rôle de lea­der mé­rite, en soi, une forme d’ad­mi­ra­tion, parce que les sa­cri­fices sont nom­breux. C’est la réa­li­té de toute per­sonne pu­blique. »

Les rê­ve­ries à re­bours de La Dame de Fer vont jus­qu’à l’en­fance de That­cher, alors qu’elle était « fille d’épi­cier » (quoique Al­fred Ro­berts était un homme très ac­tif, sur le plan ci­vique). « Je suis convain­cue que Mar­ga­ret That­cher a été for­gée au creu­set de cette fa­mille de deux filles, à une époque où les fils avaient la fa­veur po­pu­laire, a dit Streep. Un homme qui n’avait pas de fils n’avait, en fait, nulle part où pro­lon­ger ses am­bi­tions per­son­nelles. Son père était maire de Gran­tham, un prê­cheur mé­tho­diste laïque, très en­ga­gé, po­li­ti­que­ment, qui ai­mait prendre le po­dium pour prê­cher. »

« Il a dé­cou­vert que de ses deux filles, l’une d’elles était ex­tra­or­di­nai­re­ment brillante, et in­fi­ni­ment cu­rieuse. Et que peut-être qu’elle pou­vait être le fils qu’il souhaitait avoir. C’est ce que je crois. À cette époque, se­lon moi, c’était une dé­cep­tion d’avoir une fa­mille de deux filles. C’est en­core ain­si, dans plu­sieurs en­droits du monde. C’est donc une réa­li­té que nous com­pre­nons; il ne s’agit pas d’un concept si étrange. »

« Je crois qu’elle était ex­cep­tion­nel­le­ment cu­rieuse, do­tée d’un fé­roce ap­pé­tit

pour l’ap­pren­tis­sage et ani­mée d’une vo­lon­té sans pa­reil, pour faire les choses cor­rec­te­ment. Elle est non seule­ment de­ve­nue la pre­mière Bri­tan­nique à prendre les fonc­tions de pre­mier mi­nistre, elle a été éga­le­ment la pre­mière chi­miste à se faire nom­mer en poste. »

EX­PLOIT DE L’AC­TRICE

Mal­gré l’ap­pré­cia­tion té­moi­gnée pu­bli­que­ment par Streep pour son su­jet, la fa­mille That­cher n’a pas co­opé­ré à la réa­li­sa­tion du film. Streep a pu voir l’ex-pre­mier mi­nistre en per­sonne à une seule re­prise, en 2002, « à l’uni­ver­si­té Nor­th­wes­tern, que fré­quen­tait ma fille, où elle a don­né une confé­rence qui m’a mar­quée de fa­çon in­dé­lé­bile. »

« J’ai vi­sion­né une foule d’ex­traits de nou­velles sur elle. Mon plus gros dé­fi a été de re­pro­duire ses ti­rades phé­no­mé­na­le­ment longues, où sa pen­sée s’ar­ti­cule d’un trait, sans res­pi­ra­tion. Toute ma for­ma­tion théâ­trale pous­sée ne m’avait pas com­plè­te­ment pré­pa­rée à ac­com­plir cet ex­ploit, pour­tant ré­pé­té au quo­ti­dien par cette dame. Ce­la en dit beau­coup sur le genre de per­sonne qu’elle était, gal­va­ni­sée par une éner­gie et une convic­tion ca­pables de la me­ner jus­qu’au bout de sa pen­sée, sans se lais­ser in­ter­rompre. »

En par­tie parce qu’elle abhorre les prises ré­pé­tées in­hé­rentes aux films à gros bud­get, Streep pré­fère les films in­dé­pen­dants comme La Dame de Fer. Avec Lloyd, elle a dû pla­ni­fier les choses soi­gneu­se­ment, a dit l’ac­trice, « parce que nous n’avions pas le choix. Nous n’avions que 14 mil­lions $ pour tour­ner un film dont l’ac­tion se dé­rou- le sur six dé­cen­nies. C’est un bud­get de mi­sère. C’est moins qu’un dixième de ce qu’a coû­té Hu­go, de Mar­tin Scor­sese. »

« Nous dis­cu­tions de tout au fur et à me­sure et nous avions dé­jà conve­nu, un an au­pa­ra­vant, de ce que nous vou­lions de cette his­toire. Ça ne de­vait pas être un do­cu­drame, ni une chro­nique sur la vie po­li­tique de Mar­ga­ret That­cher. Le film se vou­lait un re­tour en ar­rière, par le biais de son re­gard in­té­rieur, sur des sou­ve­nirs choi­sis. Pas en ordre chro­no­lo­gique, mais un fouillis de sou­ve­nirs où se mêlent le re­gret et les jours glo­rieux. »

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