COM­PLI­CI­TÉ CONTA­GIEUSE

1er sep­tembre 1987. Un trio de jeunes femmes de ca­rac­tère, par­ta­geant le même ap­par­te­ment, pre­nait l’af­fiche dans notre pe­tit écran. Nous avons vu Ju­dith, Hé­lène et Claude, puis Car­men, en­trer dans le monde adulte grâce à Chop Suey, une co­mé­die de si­tua­ti

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« Pour­quoi Chop Suey ? Je me di­sais que ces filles-là avaient les traits de ca­rac­tère d’un bon chop suey : le liant de la sauce, le cô­té plus gra­no des fèves ger­mées et le pi­quant de la viande, ra­conte l’au­teur (avec Gi­nette Trem­blay) et créa­teur de la sé­rie, Chris­tian Four­nier. Ça a pris un mois à faire ac­cep­ter le titre ! »

À l’époque, Four­nier écri­vait un autre té­lé­ro­man à suc­cès, Peau

de ba­nane, avec son père, Guy Four­nier. « Après 5 ans, je sen­tais que j’avais fait le tour et j’avais en­vie de dé­ve­lop­per ma propre sé­rie au­tour de Ma­rie-So­leil Tou­gas, qui avait com­men­cé toute jeune comme co­mé­dienne dans Peau de ba­nane. Ma­rie-So­leil était une au­to­di­dacte, tra­vaillante, ta­len­tueuse et pleine d’éner­gie. Qua­si par­faite. Elle avait tout le po­ten­tiel pour être une ve­dette. » Elle a été pré­sente tout au long des au­di­tions pour lui choi­sir des col­lègues de jeu avec les­quelles elle se­rait com­plice.

Ma­rie-So­leil in­car­nait Ju­dith, une fille dy­na­mique, étu­diante en com­mu­ni­ca­tion. Va­lé­rie Ga­gné était Hé­lène, man­ne­quin à ses heures et se­cré­taire. « Va­lé­rie ne vou­lait pas pas­ser l’au­di­tion, se rap­pelle Chris­tian Four­nier. Elle avait joué dans Ja­mais deux sans

toi, mais dou­tait de son ta­lent. » Anne Bé­dard a été Claude les trois pre­mières sai­sons. Isa­belle Mi­que­lon prit sa place dans l’ap­part en in­car­nant Car­men, une avo­cate peu conven­tion­nelle. « J’ai fait une en­trée à la In­dia­na Jones, se sou­vient Isa­belle Mi­que­lon. Car­men dé­fen­dait la veuve et l’or­phe­lin. Dans ses loi­sirs, elle fai­sait du trek­king, elle sor­tait avec un gars plus jeune (Pas­cal Au­clair) tou­jours en rol­ler­blade avec le­quel elle a eu un bé­bé. »

FILLES MO­DERNES

C’était des filles mo­dernes. « On n’avait pas vu ça en­core à la té­lé­vi­sion des filles co­locs, rap­porte Four­nier. Je m’étais ins­pi­ré d’une cou­sine qui étu­diait à Lio­nel-Groulx et qui par­ta­geait un ap­part. Je trou­vais la dy­na­mique entre filles plus in­té­res­sante que celle des gars. C’était une oc­ca­sion de mon­trer le vé­cu de jeunes adultes de l’époque dont je fai­sais par­tie. »

« Ce sont tel­le­ment de beaux sou­ve­nirs les an­nées de Chop Suey, af­firme Isa­belle Mi­que­lon. Les trois filles, on était les straight wo­men, mais au­tour de nous, les per­son­nages, in­ter­pré­tés par de grosses poin­tures, étaient com­plè­te­ment fous. Mar­cel Le­boeuf qui jouait notre concierge fai­sait tou­jours des en­trées à la théâtre d’été ! »

Jean Cô­té, c’était le gars un peu niais, mais tou­jours très pré­sent pour ses lo­ca­taires. « Il était très naïf, avoue Mar­cel Le­boeuf. Chris­tian avait ai­mé l’im­mense naï­ve­té que je lui avais ap­por­tée dès les pre­mières émis­sions. Il avait un cô­té clow­nesque, était à la mer­ci des autres. Ça ne fai­sait pas très long­temps que j’étais sor­ti de l’école de théâtre et c’était dans mes grosses an­nées d’im­pro­vi­sa­tion à la LNI. Je me per­met­tais de dé­bor­der du scé­na­rio sur­tout dans les ou­ver­tures et les fer­me­tures de scènes. Les tech­ni­ciens riaient. Le réa­li­sa­teur sa­vait que c’était payant et me lais­sait al­ler. Très mo­des­te­ment, j’avais l’im­pres­sion de faire un peu du Oli­vier Gui­mont. »

« Au dé­but, ça me fai­sait perdre tous mes moyens, ri­gole Isa­belle Mi­que­lon. Mais ça me per­met­tait de “lous­ser” mon cô­té très pré­pa­ré, de me rendre dis­po­nible. J’ai d’ailleurs beau­coup ap­pris de Ma­rie-So­leil à ce ni­veau-là. »

UNE FA­MILLE DE FIN DE SE­MAINE

Quand on parle aux ar­ti­sans de

Chop Suey, le mot fa­mille est sou­vent évo­qué. « On ré­pé­tait 2-3 jours par se­maine et, comme Ma­rie-So­leil était en­core aux études et Va­lé­rie au Con­ser­va­toire de mu­sique, on en­re­gis­trait les fins de se­maine, se

sou­vient Isa­belle Mi­que­lon. » Pa­ral­lè­le­ment, la co­mé­dienne tour­nait le té­lé­ro­man Jeux de so­cié­té à Ra­dio-Ca­na­da puis, la sé­rie Lance et compte, alors que Ma­rie-So­leil fai­sait aus­si

Les dé­brouillards. « À un mo­ment, on pou­vait tour­ner jus­qu’à 32 scènes par jour. Nos loges étaient dans le stu­dio donc on fai­sait nos chan­ge­ments de cos­tumes très ra­pi­de­ment. On était une pe­tite équipe, mais très liée. Des gens for­mi­dables ! Quand ça s’est ter­mi­né, j’ai vrai­ment eu l’im­pres­sion de perdre une fa­mille.

J’ai vé­cu ma pre­mière gros­sesse sur ce pla­teau. Le réa­li­sa­teur, Gaé­tan Bé­nic, a dé­jà tout chan­gé le ca­len­drier pour m’ac­com­mo­der, ce qui n’était pas évident avec la dis­tri­bu­tion qu’on avait. Nous étions tous des gens oc­cu­pés. »

Loui­sette Dus­sault, Mi­chel Daigle, Su­zanne Cham­pagne, Guy Jo­doin et Marc La­brèche ont no­tam­ment fait par­tie de la dis­tri­bu­tion. « On était une gang qui s’ai­mait beau­coup, confirme Mar­cel Le­boeuf. Ma­rieSo­leil or­ga­ni­sait tou­jours des par­tys chez elle. Elle a com­men­cé la sé­rie ado et elle l’a fi­nie jeune adulte. Elle vi­vait à 110 milles à l’heure. »

BRI­SER DES TA­BOUS

Si Chop Suey était plu­tôt dans la bonne hu­meur conta­gieuse, abor­dant le tra­vail, l’ami­tié, l’amour et la fa­mille de trois filles dans le vent, ça n’a pas em­pê­ché son au­teur d’illus­trer un thème sé­rieux, la ma­la­die. « J’ai eu en­vie de pré­sen­ter un dé­fi à Ma­rie-So­leil, af­firme Chris­tian Four­nier. Comme au­to­di­dacte, elle avait dé­ve­lop­pé cer­tains ré­flexes et je m’étais dit que l’oc­ca­sion était belle pour la dé­sta­bi­li­ser un peu. Je l’ai confi­née à un fau­teuil rou­lant quand on a diag­nos­ti­qué une sclé­rose en plaques à Ju­dith. À l’époque, on m’a trai­té de fou en me di­sant que je ne pou­vais pas mettre quel­qu’un de ma­lade dans un sit­com. Mais j’étais tê­tu. Et on m’a don­né rai­son, car les com­men­taires po­si­tifs ont été nom­breux. J’en ai d’ailleurs en­core des échos au­jourd’hui. » Four­nier est, de­puis 25 ans, pré­sident du C.A. de la So­cié­té de la sclé­rose en plaques sec­tion Lau­ren­tides.

« Ma­rie-So­leil était très exi­geante. On s’était ren­du dans un centre de ré­adap­ta­tion. Elle avait fait un pre­mier es­sai en fau­teuil rou­lant chez An­dré Vi­ger. Ça lui a per­mis d’al­ler dans d’autres gammes d’émo­tion, de trou­ver des nuances. »

LE LEG DE MA­RIE-SO­LEIL

Tous ceux qui ont cô­toyé Ma­rie-So­leil Tou­gas le disent, cette ren­contre de­meure mé­mo­rable. « C’était ma pre­mière ex­pé­rience en co­mé­die, ra­conte Isa­belle Mi­que­lon. Elle ai­mait me dé­sta­bi­li­ser dans le dé­compte avant les scènes. Elle m’a ap­pris le mo­ment pré­sent. Elle avait un cer­tain com­plexe de ne pas avoir de for­ma­tion et pour les scènes plus dra­ma­tiques, quand elle avait moins confiance, elle sa­vait qu’elle pou­vait s’ap­puyer sur moi. Elle était na­tu­relle et spon­ta­née. Elle n’entre dans au­cune ca­té­go­rie. Elle avait des qua­li­tés hu­maines in­ouïes. »

« Ma fille Lau­rence est sou­vent ve­nue sur le pla­teau de Chop Suey. Ma­rie-So­leil l’ai­mait beau­coup. On avait dé­ve­lop­pé une belle ami­tié. Quand elle s’est re­trou­vée à Fort

Boyard, j’ai par­ti­ci­pé à l’émis­sion et j’avais em­me­né ma fille, lui pro­met­tant de vi­si­ter le fort. Pour des rai­sons de sé­cu­ri­té, elle n’a pas pu. Pour la conso­ler, Ma­rie-So­leil était par­tie en ville avec elle. Au re­tour, elle était pim­pante. J’ai de­man­dé à Ma­rie-So­leil ce qu’elle lui avait dit. Qu’un jour elle se­rait co­mé­dienne, m’a-t-elle ré­pon­du. Ma fille avait 10 ans. Trois jours après le dé­cès de Ma­rie-So­leil, elle nous an­non­çait à sa mère (Diane La­val­lée) et moi, son dé­sir d’être co­mé­dienne. Elle a lé­gué à Lau­rence une pe­tite phrase qui lui a per­mis de faire son che­min. »

1987 Anne Bé­dard, Ma­rie-So­leil Tou­gas et Va­le­rie Ga­gné.

1990 Mar­cel Le­boeuf et Su­zanne Cham­pagne. 1988 1994 Va­le­rie Ga­gné, Ma­rie-So­leil Tou­gas et Isa­belle Mi­que­lon. Les co­mé­diennes Anne Bé­dard, Ma­rie-So­leil Tou­gas, Va­lé­rie Ga­gné et Ma­riette Du­val. 1993 Guy Jo­doin, Ma­rie-So­leil Tou­gas et An­toine Du­rand. 1989 Va­lé­rie Ga­gné, Ma­rie-So­leil Tou­gas, Anne Bé­dard, Mar­cel Le­boeuf, Loui­sette Dus­sault et Mi­chel Daigle.

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