Le feu sa­cré

Le Journal de Quebec - - DIMANCHE QUÉBEC -

C’est la mi-sep­tembre. Je cours après chaque cen­tième de se­conde. Mes jour­nées com­mencent tôt. Et ne fi­nissent pas vrai­ment.

Y’a tant à faire. Je pour­rais presque hy­per­ven­ti­ler.

Je tente de m’aban­don­ner à la fé­bri­li­té du dé­but d’an­née qui anime toute l’école et d’être lé­gère. J’en suis in­ca­pable. Cette boule dans l’es­to­mac…

J’ai lu le dos­sier de mes élèves. Leurs dé­fis. Leurs be­soins. An­née après an­née, j’ai l’im­pres­sion qu’ils sont de plus en plus grands, chez de plus en plus d’en­fants. Comment vais-je y ar­ri­ver ? Dans le ver­tige qu’en­traîne le tour­billon de la ren­trée, je re­pense in­évi­ta­ble­ment à ce qui m’a ame­née vers cette pro­fes­sion.

J’y suis ve­nue faire quoi ?

LES ÉTIN­CELLES

Der­rière chaque en­sei­gnant se cachent un ou deux profs qui ont su ins­pi­rer et don­ner l’en­vie de faire le mé­tier qu’ils font. Sou­vent par des dé­tails. La ma­nière avec la­quelle ces profs écrivent au ta­bleau. Avec leur por­te­craie gris mé­tal­lique. Ce Saint Graal.

Celle qu’ils ont d’écrire « Bra­vo » sur les co­pies d’exa­mens. Avec un « B » en forme de coeur.

Le cla­que­ment de leurs sou­liers à ta­lons hauts dans le grand cor­ri­dor.

Et par­fois ce sont de plus grandes choses.

J’ai eu quelques-unes de ces en­sei­gnantes.

AL­LU­MER LE FEU

D’abord, il y a eu Mme Mo­nique. Ma prof de 4e. Avec sa joie de vivre conta­gieuse. Son hu­ma­ni­té. Et parce qu’elle nous fai­sait chan­ter.

Et sur­tout, cette convic­tion qu’elle m’ai­mait plus que les autres. Qu’elle m’ac­cor­dait un trai­te­ment spécial. Quel doux sen­ti­ment ! Ça m’a fait ai­mer l’école. Pour la vie. Puis, il y a eu Mme Ra­chel. Ma prof de 6e an­née.

Élan­cée. Élé­gante avec ses écharpes par­fai­te­ment as­sor­ties. Son par­fum mus­qué. Que je re­con­naî­trais en­core.

Mes amis di­saient la trou­ver trop sé­vère. Mais moi, je l’ado­rais en se­cret. Et as­su­ré­ment les autres aus­si. Chaque lun­di, nous li­sions avec elle « La page des 12-13 ». Une sec­tion des­ti­née aux jeunes, pu­bliée dans le jour­nal La Presse.

Des ar­ticles sur les éo­liennes de CapC­hat. Le chlo­ro­fluo­ro­car­bone. Ce gaz qui trouait la couche d’ozone.

Je me rap­pelle avec pré­ci­sion la lec­ture de cha­cun de ces ar­ticles. Ma po­si­tion exacte dans la classe.

Les fu­né­railles de Re­né Lé­vesque. Que nous avions re­gar­dées, en di­rect et en si­lence. Lu­mières fer­mées.

Puis, L’homme qui plan­tait des arbres de Fré­dé­ric Back. Avec la voix de Phi­lippe Noi­ret, ra­con­tant ce texte de Jean Gio­no. Nous étions en 1987. J’avais douze ans. Et je connais­sais ces mo­nu­ments.

J’avais l’im­pres­sion d’en sa­voir plus que les élèves de la classe voi­sine. Que mes pa­rents. Je vou­lais moi aus­si de­ve­nir sa­vante. Mme Ra­chel m’a don­né le goût d’ap­prendre.

ATTISER LES BRAISES

Dé­pous­sié­rer ces sou­ve­nirs me re­con­necte aux mo­ti­va­tions pro­fondes qui m’ont ame­née à de­ve­nir prof.

Que je perds trop sou­vent de vue. Parce qu’en­se­ve­lie par une tâche qui s’alour­dit. Chaque an­née.

Ces pen­sées ne règlent pas les tra­vers du sys­tème sco­laire qui pèsent tant. Mais elles ont tout de même la qua­li­té de me ra­me­ner à l’es­sen­tiel.

Et de gar­der mon feu sa­cré bien vi­vant. En­core.

Bonne an­née sco­laire !

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