Mes chers pa­tients, je pars

Le Messager La Salle - - ACTUALITÉS - MARIE-MI­CHELLE BELLON, MÉ­DE­CIN à L’HÔ­PI­TAL DE LA­SALLE

Cer­tains pleurent, d’autres ont les larmes aux yeux, la plu­part m’ex­priment leur at­ta­che­ment et leur gra­ti­tude, et presque tous ma­ni­festent de l’in­quié­tude. Ce sont des mo­ments in­tenses en émotion, qui me sur­prennent, me comblent de re­con­nais­sance et d’af­fec­tion, me vident et me culpa­bi­lisent tout à la fois. Il s’agit dans cer­tains cas de mettre un terme à une re­la­tion thé­ra­peu­tique qui dure de­puis une quin­zaine d’an­nées!

Je pars, c’est mon choix. J’ai un poste à temps plein en hô­pi­tal que je n’oc­cupe que très par­tiel­le­ment de­puis quelques an­nées. J’ai eu deux en­fants et j’ai dé­ci­dé d’être une mère pré­sente et dis­po­nible. Puis j’ai dé­ve­lop­pé un in­té­rêt pour les soins aux pa­tients at­teints du VIH/SI­DA. Il s’agit d’une ex­per­tise par­ti­cu­lière qui se pra­tique en de­hors de l’hô­pi­tal, dans les cli­niques spé­cia­li­sées dans ce do­maine. J’ai donc beau­coup moins de temps à consa­crer à la pra­tique hos­pi­ta­lière.

Je pars, mais j’au­rais sou­hai­té pou­voir ve­nir faire du rem­pla­ce­ment au be­soin dans cet hô­pi­tal où je me suis in­ves­tie pen­dant 17 ans. Mal­heu­reu­se­ment, de nou­velles règles ad­mi­nis­tra­tives im­po­sées par le mi­nis­tère de la San­té font en sorte qu’il n’est plus pos­sible pour un mé­de­cin spé­cia­liste de pra­ti­quer en hô­pi­tal sans un poste à temps plein.

Je pars et, je l’avoue, je suis sou­la­gée. La pra­tique mé­di­cale en hô­pi­tal com­mu­nau­taire ne cesse de se dé­té­rio­rer de­puis l’avè­ne­ment au pou­voir du gou­ver­ne­ment ac­tuel. Dans ce mi­lieu où je me suis épa­nouie sur les plans pro­fes­sion­nel et hu­main, le ni­veau d’in­sa­tis­fac­tion est très éle­vé et l’at­mo­sphère op­pres­sante. Des om­ni­pra­ti­ciens en­ga­gés et com­pé­tents sont for­cés à quit­ter l’hô­pi­tal. Mé­de­cins de fa­mille et spé­cia­listes sont trai­tés comme des pions qu’on peut dé­pla­cer sur un échi­quier au gré des dé­ci­sions ar­bi­traires des ges­tion­naires. La“per­for­mance”des mé­de­cins est de­ve­nue le nou­veau pa­ra­digme, la va­leur ul­time prô­née par les ad­mi­nis­tra­teurs et re­layée par les mé­dias. On nous pousse à voir tou­jours plus de pa­tients plus ra­pi­de­ment. L’im­por­tant, c’est l’amé­lio­ra­tion des sta­tis­tiques à pré­sen­ter au mi­nistre om­ni­po­tent.

Mes col­lègues sont dé­mo­ra­li­sés, im­puis­sants et épuisés, tout comme l’en­semble du per­son­nel soi­gnant. Je pars, et je suis ébran­lée par le désar­roi de tous ces gens avec qui j’ai tra­vaillé et tis­sé des liens d’amitié, pei­née de consta­ter que tout ce qu’on a construit en­semble puisse être fra­gi­li­sé à ce point, en si peu de temps. Mais force est d’ad­mettre que c’est un bon mo­ment pour par­tir.

OPI­NION. Ces der­niers mois, je suis tout oc­cu­pée à pré­pa­rer mon dé­part de l’hô­pi­tal où je pra­tique la mé­de­cine in­terne de­puis 17 ans. Mes jour­nées en cli­nique ex­terne se passent à an­non­cer à cha­cun de mes pa­tients que je ne pour­rai plus as­su­rer leur sui­vi à l’hô­pi­tal à par­tir du 1er juillet, date à la­quelle j’ai dé­mis­sion­né de mon poste (PEM).

Mes chers pa­tients je pars Je vous aime mais je pars Je ne m’en­fuis pas je vole…* *ins­pi­ré de la chan­son ”Je vole” Mi­chel Sar­dou

(Photo: Gra­cieu­se­té)

Marie-mi­chelle Bellon, mé­de­cin spé­cia­liste à l’hô­pi­tal de La­salle

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