Un ma­chi­niste hors du com­mun

Le Messager La Salle - - ACTUALITÉS - ISA­BELLE BER­GE­RON

POR­TRAIT. Qu’ont en com­mun la ma­nette rouge de frein d’ur­gence dans le mé­tro, des mo­teurs de 747 et le filtre à sable de tur­bines d’hé­li­co­ptère? Pierre Lau­zon. Le pro­fes­seur en tech­nique d’usi­nage du Centre in­té­gré de mé­ca­nique, de mé­tal­lur­gie et d’élec­tri­ci­té (CIMME), à La­salle, a une im­pres­sion­nante feuille de route de plus de 40 ans d’ex­pé­rience.

Son pre­mier em­ploi de ma­chi­niste chez Va­por Ca­na­da consis­tait à mettre au point dif­fé­rentes pièces pour le mé­tro de Mon­tréal. « J’ai fa­bri­qué le sys­tème de frei­nage d’ur­gence en­tiè­re­ment seul, au­tant la par­tie rouge que tout le dis­po­si­tif qui se trouve sous les sièges qui im­mo­bi­lise le train », ex­plique M. Lau­zon.

Avec l’aide d’une équipe, il a aus­si confec­tion­né les portes-pa­pillon des édi­cules. À l’époque, elles va­laient plus de 8 000 $ et de­vaient se re­pla­cer fa­ci­le­ment. Le mé­ca­nisme est conçu pour ra­battre les deux cô­tés si deux per­sonnes tentent de sor­tir en même temps en cas d’ur­gence.

« LOOK » NOC­TURNE

En 1979, il a été em­bau­ché à l’usine de Rolls Royce sur l’au­to­route 520, où il fa­bri­quait des pièces pour les mo­teurs d’avions 747. « Mon pa­tron n’ai­mait pas mon look, alors il m’a fait tra­vailler de nuit », se rap­pelle le ma­chi­niste, tout en dé­cri­vant avec amu­se­ment ses che­veux longs et sa mous­tache.

Les avan­cées tech­no­lo­giques des ma­chines ser­vant à confec­tion­ner les pièces étaient telles à cette époque qu’il fal­lait s’adap­ter ra­pi­de­ment. Comme la for­ma­tion était res­treinte, Pierre Lau­zon a pro­fi­té du calme noc­turne pour par­faire ses connais­sances en li­sant, voire dé­chif­frant les ma­nuels d’ins­truc­tion qui par­fois étaient des pho­to­co­pies ma­nus­crites en­voyées à la hâte.

Après sept ans, il a vou­lu re­le­ver de nou­veaux dé­fis. C’est alors que M. Lau­zon est de­ve­nu ins­tal­la­teur et ins­pec­teur de nou­velle ma­chi­ne­rie pour le dis­tri­bu­teur Fer­ro Tech­nique. Après la vé­ri­fi­ca­tion de nou­veaux équi­pe­ments, il for­mait les em­ployés qui de­vaient les ma­noeu­vrer au quo­ti­dien.

EF­FORT DE GUERRE

Un jour, trois hommes se sont pré­sen­tés à son bu­reau. « Ils m’ont dit : le Ca­na­da est en guerre et vous êtes une den­rée rare. Vous ne dor­mez pas chez vous ce soir, vous nous sui­vez. C’était l’ar­mée ca­na­dienne, alors j’ai ob­tem­pé­ré », ra­conte-t-il, en­core im­pres­sion­né par cette anec­dote.

Il avait été sé­lec­tion­né pour mettre à contri­bu­tion son sa­voir-faire. Ins­tal­lé dans une an­cienne mine du nord de l’on­ta­rio, son groupe res­treint de­vait ré­soudre un pro­blème d’in­fil­tra­tion de sable dans les tur­bines des hé­li­co­ptères qui de­vaient ser­vir à la Guerre du Golfe, en zone dé­ser­tique.

« Après quelques es­sais, j’ai eu un flash en pen­sant à une rec­ti­fieuse, un équi­pe­ment uti­li­sé dans l’in­dus­trie qui po­lit le mé­tal », pré­cise M. Lau­zon. Il leur a fal­lu cinq mois et de­mi de tra­vail pour trou­ver une so­lu­tion, ins­pi­rée du tis­su qui capte la pous­sière pro­duite par la ma­chine.

L’EN­SEI­GNANT

C’est en for­mant les em­ployés qu’il a eu la pi­qûre pour l’en­sei­gne­ment.

« J’adore ap­prendre des choses aux autres », avoue ce­lui qui est de­ve­nu en­sei­gnant au dé­but des an­nées 1990. Au­jourd’hui, M. Lau­zon parle avec pas­sion des créa­tions mé­tal­liques de ses élèves. Des di­zaines ornent les ta­blettes des cor­ri­dors du CIMME et il ra­conte avec amu­se­ment les sou­ve­nirs qui s’y rat­tachent.

De­vant l’une d’elles, il s’ar­rête. Des étu­diants ont in­sis­té pour faire une ré­plique en mé­tal du Taj Ma­hal, ce mau­so­lée in­dien fa­bri­qué de marbre blanc. « J’ai pris les me­sures à par­tir d’une pho­to. J’étais hé­si­tant parce que la réus­site de ce cours re­po­sait en­tiè­re­ment sur ce pro­jet », ex­plique-t-il.

En 2010, le Mexique lui a de­man­dé de dé­mar­rer un nou­veau pro­gramme à l’uni­ver­si­té au­to­nome de Za­ca­te­cas. Pen­dant six mois, il a for­mé les en­sei­gnants. « Dans mes temps libres, j’ai fa­bri­qué un drone, ra­conte le ma­chi­niste, vi­si­ble­ment fier. Mal­heu­reu­se­ment, je me le suis fait vo­ler à mon re­tour au Qué­bec. »

Bien­tôt âgé de 65 ans, Pierre Lau­zon a dé­ci­dé de ne plus tra­vailler au­tant et de se concen­trer sur l’en­sei­gne­ment. Comme son cer­veau est en constante ébul­li­tion, il est dé­jà à éla­bo­rer la pro­chaine pièce mé­tal­lique qu’il confec­tion­ne­ra, au grand plai­sir de ses élèves.

(Pho­to: TC Me­dia – Isa­belle Ber­ge­ron)

Pierre Lau­zon en­seigne en tech­nique d’usi­nage au CIMME de La­salle. En pas­sant à tra­vers les im­po­santes ma­chines, il donne quelques trucs et ta­quine ses étu­diants.

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