JE CROYAIS AVOIR CONNU LA PAS­SION...

Le Nord - - LITTERAIRES LE NORD - Ca­té­go­rieG­randPu­blic Fi­na­liste Marie-Clau­deBoi­vin Saint-Jé­rôme

Je croyais avoir connu la pas­sion. Je croyais vivre avec in­ten­si­té. Je croyais que mon coeur ne pour­rait pas ai­mer plus fort. Mais ce­la, c’était avant. C’était avant la jour­née la plus for­mi­dable de ma vie. C’était avant de sa­voir qu’un pe­tit être se dé­ve­lop­pait dans mon ventre. Dès que les lignes se dé­dou­blèrent sur le bâ­ton­net, j’ai su que ma vie ne se­rait plus ja­mais la même. Les larmes me mon­tèrent aux yeux et ma vie a chan­gé de cap. J’avais at­ten­du ce mo­ment de­puis ma tendre en­fance. Même pe­tite, je n’al­lais pas à la gar­de­rie pour m’y faire gar­der, mais bien pour ai­der l’édu­ca­trice avec les plus pe­tits. J’ai en­ta­mé un dia­logue avec l’être le plus im­por­tant de ma vie. Mon ange des­cen­du du ciel afin d’exau­cer mes nom­breuses prières. Je t’ai par­lé de tout. Je te dé­cri­vais dé­jà mes moindres gestes et mes pen­sées les plus se­crètes. Com­bien de fois t’ai-je dit que je t’ai­mais? Com­bien de fois t’ai-je fait mille pro­messes? Plus mon be­don s’ar­ron­dis­sait, plus ma fier­té rayon­nait. Je ne dis pas que c’était fa­cile : les maux de coeur, les bru­le­ments d’es­to­mac, la fa­tigue... l’im­mense fa­tigue qui m’en­va­his­sait à tout mo­ment de la jour­née. Mais à chaque in- stant de dé­prime ou d’épui­se­ment, je pre­nais soin de te ras­su­rer et de te dire que c’était la gros­sesse qui m’af­fli­geait, mais que toi, le pe­tit être qui pre­nait de plus en plus de place dans ma vie, tu n’y étais pour rien. Com­bien de fois ai-je joué à cache-cache avec toi à tra­vers notre pa­roi uté­rine? Lorsque pa­pa ces­sait de te flat­ter, tu at­ten­dais un ins­tant et com­men­çais à le cher­cher ailleurs avec vi­gueur et dé­ter­mi­na­tion. Tu étais dé­jà co­quine et ton ca­rac­tère était dé­jà bien à sa place. La dou­ceur dans tes câ­lins, ta fa­çon de te lo­ver contre les mains chaudes qui t’ap­pe­laient, ta fa­çon de te cal­mer aus­si­tôt que je t’adres­sais de pe­tits mots doux... Et j’ai conti­nué à te ras­su­rer et à t’ap­pri­voi­ser lorsque les vagues sont ve­nues nous cha­vi­rer pour sé­pa­rer ton corps du mien. Nous avons tra­vaillé en­semble, bien en­ve­lop­pés dans une bulle de bon­heur. La dou­leur qui était pré­sente pour moi de­vait l’être tout au­tant pour toi et c’est cette pen­sée qui m’ai­dait à pas­ser au tra­vers. En­fin, on a vu ta tête... je dis ta tête, mais je de­vrais dire ta che­ve­lure, voir même ta ti­gnasse! Puis tu t’es avan­cé et tu es en­fin ve­nue te lo­ver sur mon ventre main­te­nant de­ve­nu creux et vide. J’ai com­pris qu’avant cet ins­tant, je ne connais­sais rien de la vie, de l’amour et de la pas­sion. J’ai com­pris que les sen­ti­ments qui unissent une mère et sa fille sont plus forts que n’im­porte quel autre. Cet amour in­tense, voir même violent qui do­mine la rai­son et qui ne se mai­tri­se­ra ja­mais, nous a liées pour tou­jours dès cette se­conde. Je t’ai don­né mon lait; tu m’as confié ta vie. Je t’ai don­né mon coeur; tu m’as trans­mis le bon­heur. Mal­gré les an­nées, les autres gros­sesses et la vie qui passe. Tu restes ma pre­mière pas­sion, celle qui m’a ap­pris le sens même de ce concept, celle qui m’a per­mis de la vivre au quo­ti­dien. Le seul sou­hait qu’il me reste est d’avoir été la flamme qui al­lume la vôtre et qui vous per­met, à ton frère, ta soeur et toi de connaître à votre tour l’in­ten­si­té de la pas­sion au­then­tique. Mer­ci mon ange

Marie-Clau­deBoi­vin

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