« La vie de nos en­fants ne nous ap­par­tient pas »

Une mère té­moigne de son épreuve

Le Nord - - DIVERTISSEMENT ET CULTURE -

Le 5 dé­cembre der­nier, on fê­tait l’an­ni­ver­saire de la pe­tite An­dréane Mi­ron, comme à chaque an­née. Sa mère Isabel, son père Sylvain et son frère Ju­lien étaient tous trois pré­sents, comme d’ha­bi­tude. Seule la fê­tée man­quait à l’ap­pel. Car An­dréane Mi­ron n’est plus. Elle s’est sui­ci­dée il y a deux ans. Ce di­manche-là, elle au­rait dû avoir 15 ans.

« Sa fête va tou­jours être fê­tée, as­sure Isabel Ladouceur. Même si je braille toute la nuit quand la date ap­proche. Je suis en deuil, pas en dé­pres­sion. »

De­puis, Isabel a re­trou­vé le goût de vivre. Le sui­cide de sa fille, en sep­tembre 2008, l’au­ra fi­na­le­ment tour­née vers les choses es­sen­tielles de la vie – l’amour, la san­té, la beau­té, l’ami­tié. Isabel au­ra échap­pé à la ma­la­die, la dé­pres­sion, la lé­thar­gie et tous ces obs­tacles qui jonchent le long et so­li­taire che­min du deuil. Tel­le­ment qu’au dé­but, avoue-t-elle, elle avait honte de sou­rire ou de rire de­vant les autres, de peur qu’on la juge in­sen­sible. Même cette gêne a fi­ni par se dis­si­per.

« Je suis fière de moi, confie-t-elle. Je n’au­rais ja­mais pen­sé pas­ser à tra­vers. Mais dès le dé­part, je me suis dit : “Je ne veux pas tom­ber dans la ma­la­die”. »

Isabel a ra­pi­de­ment pris les choses en main : d’abord, dans l’exer­cice phy­sique, puis dans la ré­dac­tion de son livre, Mon Rayon de so­leil, un té­moi­gnage bou­le­ver­sant pa­ru en sep­tembre, et qu’elle a eu la chance de pré­sen­ter elle-même au Sa­lon du livre de Mon­tréal, en no­vembre.

« Ce livre-là, c’est comme un ac­cou­che­ment, dit-elle. Ça m’a pris neuf mois l’écrire. Main­te­nant, je le vois gran­dir, à chaque jour. Je re­çois des cour­riels de mes lecteurs. Au sa­lon du livre, il y avait une file d’at­tente de gens ve­nus me ren­con­trer! Ça a été un gros suc­cès. »

En ef­fet, la pa­ru­tion du livre semble avoir été un élé­ment dé­clen­cheur pour Isabel. Elle a été tour à tour l’in­vi­tée des ani­ma­teurs François Pa­ra­dis et De­nis Lé­vesque sur les ondes de TVA. Elle a contac­té tout le monde, dit-elle : Pierre Karl Pé­la­deau, Line Beau­champ, Gilles Du­ceppe.

À l’oc­ca­sion du lan­ce­ment du livre de sa conjointe, Sylvain Mi­ron an­non­çait son in­ten­tion de tra­ver­ser le Ca­na­da à vé­lo, à l’été 2011. Il sou­haite ain­si faire mieux connaître la mé­ca­nique sour­noise du sui­cide, tout en pro­mou­vant les ser­vices d’aide du centre pré­ven­tion sui­cide (CPS) le Fau­bourg – pour le­quel il es­père amas­ser la somme de 25 000 $. Le centre, qui re­çoit plus de 8000 ap­pels par an­née, souffre d’un sous-fi­nan­ce­ment chro­nique, qui l’em­pêche d’ou­vrir d’autres lignes, faute d’in­ter­ve­nants.

Le mal in­vi­sible

Dans son té­moi­gnage, Isabel fait re­mar­quer que rien, dans le com­por­te­ment de sa fille, ne lais­sait pré­sa­ger la tra­gé­die à ve­nir. « Elle a su nous ca­cher sa souf­france », ré­pè­tet-elle. À au­cun mo­ment, dans son livre, elle tombe dans le « j’au­rais-donc-dû ». « La vie de nos en­fants ne nous ap­par­tient pas », écrit-elle. Pas ques­tion de se culpa­bi­li­ser – on ne s’en sor­ti­rait pas, l’épreuve est as­sez dure comme ça.

Mais main­te­nant, est-elle mieux en me­sure de dis­cer­ner des signes chez les autres en­fants? Re­con­naît-elle ceux qui sont à risque?

« Il n’y a pas de fa­çon de dé­ce­ler ces fac­teurs de risque, ré­pond-elle. Tu es chan­ceuse quand tu as un signe, quand, par exemple, ton en­fant boude après un exa­men. Parce que, dans la plu­part des cas, les en­fants cachent leur souf­france. »

Alors? « Il faut se par­ler, dit-elle. Il y a juste ça : par­ler. Plus tu vas par­ler avec tes en­fants, plus tu vas ré­duire les chances. »

Le cal­vaire du temps des Fêtes

Pour fi­nir, Isabel ap­pré­hende quelque peu l’ar­ri­vée le temps des Fêtes, qui lui est par­ti­cu­liè­re­ment pé­nible de­puis la tra­gé­die.

« Noël, c’est le pire, ad­met-elle. Je ne suis plus ca­pable de ma­ga­si­ner. T’es à vif. La pire date, c’est le 24… »

Si Noël est l’oc­ca­sion par ex­cel­lence de se réunir, on peut ima­gi­ner l’ef­fet qu’il a sur ceux que vient de quit­ter un être ai­mé.

Ce­pen­dant, la croyance po­pu­laire qui veut que les ap­pels de dé­tresse ain­si que les sui­cides aug­mentent pen­dant les Fêtes s’avèrent tout à fait in­jus­ti­fiée.

Même que, se­lon Bru­no Mar­chand, di­rec­teur de l’As­so­cia­tion qué­bé­coise de pré­ven­tion du sui­cide (AQPS), le mois de dé­cembre 2009 a été ce­lui où l’on a dé­nom­bré le plus pe­tit nombre d’ap­pels de dé­tresse dans l’an­née.

« Noël peut avoir un ef­fet bé­né­fique, on peut re­lan­cer des gens qu’on ne voit pas fré­quem­ment, in­dique M. Mar­chand. On a des oc­ca­sions de ren­contres dans le temps des Fêtes qui n’existent pas le reste de l’an­née. En même temps, on peut se dou­ter que, pour une per­sonne qui est seule, ça peut être plus dur. »

Se­lon lui, les pé­riodes les plus pé­nibles sont plu­tôt oc­tobre et no­vembre, puis fé­vrier, mars et avril. Pour en sa­voir plus sur la cam­pagne de Sylvain Mi­ron, vi­si­tez http://www.de­fies­poir.com/. Quant au CPS le Fau­bourg, vi­si­tez http://cps-le­fau­bourg.org/2010/10/le-de­fi-de-les­poir-2011/.

(Photo : gra­cieu­se­té)

An­dréane Mi­ron

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