Le lourd bi­lan du CN

Conta­mi­na­tion au pé­trole

Le Nord - - ACTUALITÉS - Hu­go Jon­cas

Tour­bière non dé­con­ta­mi­née 10 ans après un dé­raille­ment et une fuite ma­jeure de die­sel, écou­le­ments toxiques dans le fleuve Saint- Laurent, évic­tion d’ins­pec­teurs en­vi­ron­ne­men­taux…

Le Ca­na­dien Na­tio­nal (CN) af­fiche un lourd bi­lan en ma­tière de ter­rains conta­mi­nés et Qué­bec mul­ti­plie les pro­cé­dures.

Dans plu­sieurs dos­siers, le CN col­la­bore à re­cu­lons avec le mi­nis­tère du Dé­ve­lop­pe­ment du­rable, de l’En­vi­ron­ne­ment, de la Faune et des Parcs (MDDEFP).

Nous avons en­quê­té sur cer­tains des dif­fé­rends les plus sé­rieux entre la plus grande com­pa­gnie ferroviaire du pays et les au­to­ri­tés.

Ins­pec­teurs per­so­na non gra­ta à la gare de triage Garneau

En oc­tobre, le CN a chas­sé des ins­pec­teurs en­vi­ron­ne­men­taux de sa gare de triage Garneau, au nord de Sha­wi­ni­gan. « Le MDDEFP éva­lue ac­tuel­le­ment les dif­fé­rents re­cours à sa dis­po­si­tion », écrit dans un cour­riel Ge­ne­viève Tar­dy, con­seillère po­li­tique du mi­nistre Yves-Fran­çois Blan­chet.

Qué­bec en­quê­tait sur une décharge sau­vage de tra­verses de che­min de fer trai­tées aux hy­dro­car­bures quand est sur­ve­nu l’ac­cro­chage. En en­tre­vue dans ses bu­reaux du siège so­cial du CN, le vice-pré­sident, ser­vices cor­po­ra­tifs et chef de la di­rec­tion des af­faires ju­ri­diques, af­firme que les ins­pec­teurs ont été re­con­duits hors du site parce qu’ils n’étaient pas conve­na­ble­ment ac­com­pa­gnés et équi­pés. « Ça prend un casque, des lu­nettes, des bottes… Je ne suis pas al­lé voir ce qu’ils avaient, mais ma com­pré­hen­sion, c’est qu’ils n’étaient pas ac­com­pa­gnés », dit Sean Finn. Au MDDEFP, la porte-pa­role Sté­pha­nie Le­mieux as­sure au contraire que les ins­pec­teurs por­taient les équi­pe­ments de sé­cu­ri­té né­ces­saires et étaient « ac­com­pa­gnés de re­pré­sen­tants de la com­pa­gnie, comme il se doit ».

Après cet évé­ne­ment, le Mi­nis­tère a émis un avis de non-confor­mi­té contre le CN pour avoir en­tra­vé le tra­vail de fonc­tion­naires. Une telle in­frac­tion est pas­sible d’une amende pou­vant at­teindre 1,5 mil­lion de dol­lars.

Sean Finn as­sure que les tra­verses de che­min de fer sont gé­rées dans le res­pect de l’en­vi­ron­ne­ment, mais le MDDEFP dit avoir trou­vé des hy­dro­car­bures aro­ma­tiques po­ly­cy­cliques, des com­po­sés chlo­rés et du fluo­ran­thène dans le sol et l’eau au­tour de ces dé­chets.

Pé­trole et mé­taux lourds dans le Saint-Laurent

Sous la gare de triage du CN à Pointe-SaintC­harles, à Mon­tréal, les eaux sou­ter­raines in­fes­tées de pé­trole se fau­filent jus­qu’au fleuve Saint-Laurent, sous le tris­te­ment cé­lèbre site dit « Tech­no­parc ». Le Mi­nis­tère tente de­puis 1997 de connaître l’état des eaux sous le vieux site ferroviaire da­tant du 19e siècle, tou­jours uti­li­sé par l’en­tre­prise.

Jus­qu’en 2013, l’en­tre­prise re­fu­sait de li­vrer au MDDEFP la ca­rac­té­ri­sa­tion des eaux sou­ter­raines de la gare de triage, connue sous le nom d’« an­tenne But­ler ». Le CN pré­ten­dait que ces in­for­ma­tions sont confi­den­tielles.

En jan­vier 2012, l’an­cien mi­nistre Pierre Ar­cand en­voyait une or­don­nance au che­min de fer pour le for­cer à dé­voi­ler ses ana­lyses des eaux sou­ter­raines de l’an­tenne But­ler.

Dans le do­cu­ment, le ca­bi­net du mi­nistre pré­ci­sait que l’en­tre­prise a pom­pé de la nappe phréa­tique pas moins de 660 000 litres d’hy­dro­car­bures entre 1997 et 2012 sous l’an­tenne But­ler, soit plus de 4 000 ba­rils !

En ré­ac­tion aux pro­cé­dures du gou­ver­ne­ment, le CN a fi­na­le­ment en­voyé au MDDEFP les ré­sul­tats d’une pre­mière cam­pagne d’échan­tillon­nage, en juillet 2013. « Mais la ré­ponse n’était pas sa­tis­fai­sante, dit Hé­lène Pro­teau, di­rec­trice ré­gio­nale à l’ana­lyse et l’ex­per­tise au Mi­nis­tère. On a fait d’autres de­mandes. » Le 5 dé­cembre, le CN a fait par­ve­nir d’autres dé­tails au gou­ver­ne­ment. Les ana­lyses dé­montrent que de l’azote am­mo­nia­cal et du ba­ryum coulent vers les ter­rains de la Ville de Mon­tréal si­tués en aval des eaux sou­ter­raines, puis vers le fleuve. Elles in­diquent aus­si qu’une couche d’hy­dro­car­bures flotte à la sur­face de la nappe phréa­tique et se ré­pand jus­qu’aux lots mu­ni­ci­paux.

« On tra­vaille à re­mé­dier la si­tua­tion », as­sure Sean Finn. Il fait re­mar­quer que ce ter­rain a été uti­li­sé comme dé­po­toir pen­dant un siècle. « Le CN re­con­naît être res­pon­sable des conta­mi­nants pro­ve­nant de ses ac­ti­vi­tés. » Le vice-pré­sident ajoute que le che­min de fer « ne sait même pas » si le ter­rain lui ap­par­tient, puisque Qué­bec re­ven­dique la pro­prié­té du site, construit au fil des dé­cen­nies par-des­sus le fleuve, sur des rem­blais de dé­chets.

Il n’a pas ex­pli­qué pour­quoi le CN ju­geait confi­den­tielles les don­nées sur ses eaux sou­ter­raines, en contra­dic­tion avec la Loi sur la qua­li­té de l’en­vi­ron­ne­ment.

À quand la dé­con­ta­mi­na­tion de la Grande-Plée bleue ?

Le CN cause aus­si des maux de tête aux ins­pec­teurs en­vi­ron­ne­men­taux à Lé­vis.

En 2004, un « ul­tra­train » de die­sel en pro­ve­nance de la raf­fi­ne­rie Ul­tra­mar a dé­raillé dans le sec­teur de Beau­mont. L’équi­valent de plus de 1 760 ba­rils se sont ré­pan­dus dans une tour­bière ap­pe­lée « Grande-Plée bleue », un « éco­sys­tème ex­cep­tion­nel » se­lon le MDDEFP, qui veut en faire une ré­serve éco­lo­gique.

Le CN a ré­cu­pé­ré les trois quarts du car­bu­rant dé­ver­sé, mais Qué­bec a exi­gé une dé­con­ta­mi­na­tion com­plète. Le che­min de fer a fait par­ve­nir un plan de ré­ha­bi­li­ta­tion en 2007, mais le Mi­nis­tère l’a ju­gé in­com­plet et l’a re­je­té.

En 2010, le MDDEFP a re­je­té un nou­veau plan de ré­ha­bi­li­ta­tion du CN. Le che­min de fer af­fir­mait qu’une dé­con­ta­mi­na­tion na­tu­relle était en cours dans la tour­bière. Mieux vaut lais­ser al­ler ce pro­ces­sus plu­tôt que de faire une in­ter­ven­tion ris­quant d’abî­mer da­van­tage ce mi­lieu fra­gile, se­lon les avis d’ex­perts pro­duits pour le CN et ob­te­nus en ver­tu de la loi sur l’ac­cès à l’in­for­ma­tion. « Il y a de la vé­gé­ta­tion qui a re­pous­sé à cet en­droit, jus­ti­fie Sean Finn. Les ex­perts nous disent : “N’al­lez pas là avec de la ma­chi­ne­rie lourde pour dé­pla­cer de la tourbe et tuer les plants !” Le dé­bat va se faire entre les ex­perts. »

En at­ten­dant, près de 10 ans après le dé­ver­se­ment, la tour­bière de la Grande-Plée bleue n’est tou­jours pas net­toyée.

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