Le champ de ruines

Le Nouvelliste - - ÉDITORIAL - JEAN-FRAN­ÇOIS CLICHE jf­cliche@le­so­leil.com

La Com­mis­sion sur le ra­cisme sys­té­mique n’a pas en­core te­nu sa pre­mière séance de consultation qu’il n’en reste dé­jà plus grand- chose. Bien que nous ayons, cet été, ap­puyé les ob­jec­tifs gé­né­raux pour­sui­vis par cette com­mis­sion et que nous le fas­sions tou­jours, force est main­te­nant d’ad­mettre que l’exer­cice est si mal bar­ré qu’il a peu de chances d’être utile. Dans le contexte ac­tuel, où la xé­no­pho­bie ne se cache plus, on ne peut pas se per­mettre d’abor­der des ques­tions aus­si sé­rieuses et im­por­tantes — 900 000 Qué­bé­cois ap­par­tiennent aux mi­no­ri­tés vi­sibles — dans une consultation dis­cré­di­tée à l’avance.

Ce n’est pas parce que le ra­cisme sys­té­mique se­rait une vue de l’es­prit, comme on l’en­tend sou­vent dire, que cette com­mis­sion doit être re­por­tée. Au contraire, il suf­fit d’y mettre 2 ¢ de bonne foi et de do­cu­men­ta­tion pour consta­ter que le pro­blème est réel. Les taux de chô­mage sont plus éle­vés de fa­çon chro­nique et mar­quée chez les mi­no­ri­tés vi­sibles. Même chez ceux qui tra­vaillent, les in­éga­li­tés per­sistent : la ma­jo­ri­té blanche gagne en moyenne 43 000 $ par an­née au Qué­bec, contre 34 000 $ chez les Noirs et les La­ti­no-Amé­ri­cains. Et même si l’on ne re­tient que ceux qui sont nés au Ca­na­da et qui ont un di­plôme uni­ver­si­taire, les mi­no­ri­tés vi­sibles ont tou­jours des re­ve­nus de 19,7 % in­fé­rieurs à ceux des Blancs, se­lon une étude du Con­fe­rence Board.

Bref, il est évident qu’il existe un « sys­tème » ou une « struc­ture so­ciale » , peu im­porte comment on l’ap­pelle, qui per­pé­tue des in­éga­li­tés ra­ciales. Ce­la ne si­gni­fie pas que les Qué­bé­cois sont tous des xé­no­phobes, et ce­la n’im­plique pas da­van­tage que le Qué­bec soit plus ra­ciste que les autres so­cié­tés oc­ci­den­tales. Tout ce que ce­la veut dire, c’est que ce pro­blème-là existe chez nous aus­si, et vou­loir y re­mé­dier n’est rien de plus que se com­por­ter en ma­jo­ri­té res­pon­sable.

Ce­pen­dant, à la lu­mière des dé­ve­lop­pe­ments des der­nières se­maines, il nous semble dé­sor­mais évident que cette consultation, dans sa forme ac­tuelle, ne fe­ra pas avan­cer les choses. Les ré­vé­la­tions ré­centes de La Presse sur la Com­mis­sion des droits de la per­sonne, qui cha­peaute l’exer­cice et dont la pré­si­dente est vi­sée par des plaintes pour abus d’au­to­ri­té, n’ont rien pour ré­ta­blir sa cré­di­bi­li­té, mais il y a bien plus grave.

Le simple fait que les consul­ta­tions doivent se dé­rou­ler sous un huis clos mé­dia­tique est, en soi, une aber­ra­tion sans nom. La mi­nistre de la Justice Kath­leen Weil a bien nuan­cé, ven­dre­di, que le pu­blic au­rait ac­cès aux séances et que seuls les mé­dias en se­raient ex­clus, ce­la n’ar­range rien à l’af­faire. Au­cune prise de conscience col­lec­tive ne se­ra pos­sible si seule­ment quelques di­zaines de per­sonnes ont ac­cès aux tra­vaux. Et quelle cré­di­bi­li­té au­ra en­suite le rap­port fi­nal, aux yeux des 8 mil­lions d’autres Qué­bé­cois, s’il s’ap­puie sur des té­moi­gnages que presque per­sonne n’a pu voir?

Le der­nier clou dans le cer­cueil de cette com­mis­sion, en ce qui nous concerne, fut la dé­ci­sion cette se­maine du Centre culturel is­la­mique de Qué­bec de ne pas y par­ti­ci­per. Son re­fus a beau ne pas être un désa­veu de la com­mis­sion el­le­même, mais sim­ple­ment l’ex­pres­sion d’une las­si­tude gé­né­rale, le ré­sul­tat est le même : une des prin­ci­pales or­ga­ni­sa­tions re­pré­sen­tant un des groupes les plus ci­blés par le ra­cisme au Qué­bec juge qu’il ne vaut pas la peine d’y pré­sen­ter un mé­moire.

Ren­du là, vrai­ment, que reste-t-il de cette com­mis­sion? Il est in­utile de faire sem­blant de consul­ter au mi­lieu d’un champ de ruines. Il faut re­par­tir de zé­ro. Il est grand temps que Qué­bec le réa­lise.

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