ABI: de l’élec­tri­ci­té dans l’air

LA GRIFFE À BEAU­DOIN

Le Nouvelliste - - AFFAIRES - JEAN-MARC BEAU­DOIN jm.beau­doin@le­nou­vel­liste.qc.ca Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Ça com­mence à bras­ser sur la ligne de pi­que­tage de l’Alu­mi­ne­rie de Bé­can­cour. Le ton a mon­té, les in­vec­tives fusent d’abon­dance à l’en­droit de ceux qui ont ac­cès à l’usine ou qui la quittent et on s’est même per­mis quelques obs­truc­tions... in­ter­dites par l’in­jonc­tion. Ça de­vient plus cos­taud. La sur­prise, c’est bien que ce­la ne se soit pas pro­duit plus sou­vent compte te­nu que le conflit est en­tré cette se­maine dans son neu­vième mois.

La pous­sée d’émo­tions qui s’est ma­ni­fes­tée dès jeu­di ma­tin puis en soi­rée par la suite sur la ligne de pi­que­tage fai­sait suite à la réunion syn­di­cale de la veille où le cul-de-sac dans le­quel se re­trouve la né­go a été confir­mé aux tra­vailleurs d’ABI.

Après neuf mois à se faire lais­ser cuire dans son jus, il est nor­mal que la ten­sion monte. D’au­tant qu’on ap­proche de l’hi­ver, des Fêtes et de l’an­ni­ver­saire de l’en­trée en conflit.

Certes, on peut se dire qu’avec une al­lo­ca­tion de grève de plus de 500 $ par se­maine et les pe­tites jo­bines qu’on peut oc­cu­per ailleurs pour com­bler au moins une par­tie du manque à ga­gner, ça ne doit pas être aus­si dur que ça à en­du­rer.

Dans les faits, c’est loin d’être le cas de tous les lo­ckou­tés. La grande ma­jo­ri­té perd de l’ar­gent alors que les obli­ga­tions fi­nan­cières res­tent to­tales.

Il y a aus­si qu’on sait bien que le fonds de grève n’est pas illi­mi­té et qu’il fau­dra au syn­di­cat des Mé­tal­los d’ici quelques mois à peine al­ler em­prun­ter pour pou­voir conti­nuer à sou­te­nir le mo­ral éco­no­mique de ses troupes.

Alors, qu’il y ait quelques exu­bé­rances sur la ligne de pi­que­tage, c’est bien conce­vable. Qu’on ne se trompe pas. Il y a aus­si de fortes ten­sions à l’in­té­rieur au sein des cadres qui main­tiennent en pro­duc­tion le tiers de l’alu­mi­ne­rie. Là aus­si, pour d’autres rai­sons, on as­siste à d’in­évi­tables mon­tées de pres­sion. Il ne leur se­ra pas fa­cile de te­nir le coup in­dé­fi­ni­ment, même si c’est payant entre-temps.

On peut même se sur­prendre que de leur cô­té, les troupes de Clé­ment Masse, le pré­sident du lo­cal 9700, donnent en­core l’im­pres­sion de se dé­fendre en rangs ser­rés.

Après neuf mois, les mises en cause de la stra­té­gie syn­di­cale se­raient ten­tantes. Il n’y a pas de cli­vage au sein du syn­di­cat, du moins pas en­core. Mais l’ar­ri­vée mas­sive de nou­veaux tra­vailleurs (400 en quelques an­nées), qui re­pré­sentent main­te­nant près de la moi­tié des syn­di­qués d’ABI, risque de gé­né­rer à plus ou moins long terme l’ap­pa­ri­tion d’une vi­sion syn­di­cale plus conci­liante que celle des plus âgés.

Si la di­rec­tion d’ABI vou­lait cas­ser le syn­di­cat, elle n’y est quand même pas en­core par­ve­nue. Il lui fau­dra s’ar­mer en­core de pa­tience. Au prix du mé­tal, qui se main­tient dans les 2000 $US la tonne, ce conflit doit aus­si lui coû­ter un gros prix.

La di­rec­tion veut éta­blir un en­semble de condi­tions qui lui as­su­re­ront une bonne ren­ta­bi­li­té à long terme.

On s’est lan­cé la balle cette se­maine, pa­tron et syn­di­cat, en es­sayant de se dis­cré­di­ter mu­tuel­le­ment, cha­cun re­pro­chant à l’autre son in­flexi­bi­li­té dans ses offres ou dans ses de­mandes.

On ne fe­ra pas la mé­dia­tion que le conci­lia­teur spé­cial, Lu­cien Bou­chard, n’est pas par­ve­nu à réus­sir.

N’em­pêche que la de­mande pa­tro­nale de ré­duire les ef­fec­tifs par at­tri­tion ou par des offres de re­traites an­ti­ci­pées n’est pas dé­rai­son­nable.

S’il est pos­sible de pro­duire le même ton­nage avec près de 200 em­ployés de moins, même si ce­la re­pré­sente 20 % des ef­fec­tifs, il est plus que lé­gi­time de sa part d’en­vi­sa­ger une telle so­lu­tion pour ré­duire ses coûts de pro­duc­tion.

Deux cents em­plois, aux condi­tions d’ABI en sa­laires et avan­tages so­ciaux, c’est une éco­no­mie d’au moins 20 mil­lions $. C’est 200 co­ti­sants de moins pour les Mé­tal­los et c’est une puis­sante perte dans l’éco­no­mie ré­gio­nale, en fa­veur des ac­tion­naires d’Al­coa et un peu de ceux de Rio Tin­to, des gens qui ne dé­pen­se­ront pas une cenne dans nos res­tau­rants et dans nos ma­ga­sins.

Mais dans le contexte d’au­jourd’hui, se battre pour un plan­cher d’em­plois, c’est plu­tôt pas­sé de mode, à tort ou à rai­son.

De­man­der la flexi­bi­li­té d’em­plois de la part de ses syn­di­qués est aus­si une ten­dance forte dans le mar­ché du tra­vail. La meilleure per­sonne au meilleur en­droit ou se­lon les be­soins, ce­la se jus­ti­fie.

Mais si c’est pour évin­cer d’un poste de jour de­ve­nu dis­po­nible un em­ployé qui n’at­ten­dait que ce­la, parce qu’il est sur la ro­ta­tion de tra­vail de­puis vingt ans, au pro­fit d’un nou­vel em­ployé, jeune, pour la simple rai­son qu’il se­ra ain­si plus fa­cile à re­cru­ter, c’est man­quer de consi­dé­ra­tion pour ses plus vieux bras.

Ce conflit pour­ra-t-il se ré­soudre ra­pi­de­ment?

Le bras­sage qui s’est pro­duit cette se­maine sur la ligne de pi­que­tage vou­lait bien sûr dé­mon­trer que des lo­ckou­tés sont ren­dus à bout. Mais il pou­vait aus­si s’agir d’at­ti­rer l’at­ten­tion et de faire pres­sion sur le nou­veau gou­ver­ne­ment Le­gault, puisque ce­lui-ci a pro­mis de se mê­ler du conflit.

Même si c’est un conflit pri­vé, il a une arme pour le dé­nouer, bien qu’il se­ra hé­si­tant à l’uti­li­ser: les ta­rifs d’élec­tri­ci­té.

La di­rec­tion d’ABI a eu beau s’en dé­fendre, mais l’éner­gie, c’est un in­trant ma­jeur dans ses coûts de pro­duc­tion. Il se trouve que le coût éner­gé­tique est de beau­coup plus éle­vé à l’ABI que dans toutes les autres alu­mi­ne­ries du Qué­bec.

Faut-il rap­pe­ler à la di­rec­tion qué­bé­coise d’Al­coa que leur grand pa­tron, Roy Har­vey, avait avoué il y a à peine deux ans qu’à dé­faut de pou­voir abais­ser ses coûts éner­gé­tiques, il lui fau­drait consi­dé­rer une ré­duc­tion des ef­fec­tifs... C’était l’un ou l’autre. On y est.

S’il est pos­sible de pro­duire le même ton­nage avec près de 200 em­ployés de moins, même si ce­la re­pré­sente 20 % des ef­fec­tifs, il est plus que lé­gi­time de sa part d’en­vi­sa­ger une telle so­lu­tion pour ré­duire ses coûts de pro­duc­tion.

— PHO­TO: FRAN­ÇOIS GER­VAIS

La ten­sion monte à l’ABI après neuf mois de lock- out.

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