1918-2018: cent ans de­puis la fin de la Grande Guerre

POINT DE VUE L’au­teur, Gilles Lin­teau, est pre­mier vice-pré­sident de la Lé­gion royale ca­na­dienne, Fi­liale 35, à Trois-Ri­vières.

Le Nouvelliste - - OPINIONS -

L’an­née 2018 est une an­née spé­ciale en ce que le monde libre d’au­jourd’hui cé­lèbre et se doit de cé­lé­brer et com­mé­mo­rer les cent ans de la si­gna­ture de l’Ar­mis­tice, c’est-à-dire la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale, le 11 no­vembre 1918.

Pour­quoi se com­mé­mo­rer me di­rez-vous? D’abord, parce que des Ca­na­diens y ont lais­sé leur vie et que nous pou­vons vivre et ap­pré­cier une cer­taine forme de li­ber­té grâce à eux. Nous avons ten­dance à pen­ser que tout ce­la est très loin et ne nous af­fecte pas, mais en y pen­sant bien, il est fa­cile de cor­ro­bo­rer que sans les ef­forts de guerre du Ca­na­da et de ces hommes, le pays ne se­rait pas ce qu’il est au­jourd’hui.

Nous n’avons qu’à pen­ser aux condi­tions de vie qui exis­taient à ce mo­ment- là au Ca­na­da et à la par­ti­ci­pa­tion ca­na­dienne à ce conflit. En ef­fet, la si­tua­tion géo­po­li­tique ne per­met­tait pas de for­mer des groupes de sol­dats ho­mo­gènes du fait des langues par­lées au Ca­na­da; c’était beau­coup plus dif­fi­cile pour les fran­co­phones et ca­tho­liques de s’in­té­grer aux for­ma­tions ca­na­diennes et bri­tan­niques an­glo­phones. De plus, le Qué­bec était beau­coup plus ré­ti­cent à par­ti­ci­per à ce conflit en rai­son de son désac­cord avec la conscrip­tion mise de l’avant par le gou­ver­ne­ment ca­na­dien et fi­na­le­ment, les condi­tions de san­té pré­caires dans plu­sieurs sec­teurs du Qué­bec. Comme on le sait, la grippe es­pa­gnole a fait d’énormes ra­vages au­tant au Ca­na­da qu’en Eu­rope et a tou­ché au­tant l es mi­li­taires que les ci­vils. Un to­tal de 1,6 mil­lion de sol­dats sur une po­pu­la­tion to­tale de 7,8 mil­lions de Ca­na­diens sont al­lés, sous com­man­de­ment bri­tan­nique, com­battre un en­ne­mi dont ils ne connais­saient à peu près rien mais qui sa­vaient au fond d’eux-mêmes que de lais­ser faire pou­vait chan­ger le monde pour tou­jours. Le Ca­na­da a donc four­ni des vo­lon­taires et des conscrits qui se sont en­traî­nés et pré­pa­rés du mieux qu’ils le pou­vaient afin d’em­pê­cher un em­pire de se créer et de do­mi­ner l’Eu­rope d’abord, mais aus­si le reste du monde. Il fal­lait faire quelque chose et quelque chose d’im­por­tant. Le Ca­na­da a joué un rôle pri­mor­dial et a su­bi des pertes éva­luées à 68 000 morts ou bles­sés au com­bat. Ima­gi­nez une se­conde ne pas ho­no­rer ou cé­lé­brer ces hommes qui ont fait le sa­cri­fice de leur vie et per­mis aux Ca­na­diens de vivre li­bre­ment.

Oui, il y a eu la Deuxième Guerre mon­diale, la guerre de Co­rée et les conflits plus contem­po­rains comme l a Bos­nie, l e Ko­so­vo, l’Af­gha­nis­tan pour ne nom­mer que ceux- là, mais le Ca­na­da s’est éta­bli comme na­tion très dis­tincte du­rant la Grande Guerre de 1914–1918.

En ef­fet, la par­ti­ci­pa­tion ca­na­di enne a per­mis au Ca­na­da d’éta­blir sa cré­di­bi­li­té au ni­veau mon­dial dans des ba­tailles telles qu’Ypres, Cam­brai, Amiens et sur­tout Vi­my. Nos sol­dats se sont bat­tus avec har­diesse, cou­rage et dé­ter­mi­na­tion et les Ca­na­diens fran­çais membres du 22e Ba­taillon ont éga­le­ment dé­mon­tré toutes leurs qua­li­tés de guer­riers et ont fait leurs preuves au com­bat.

Les his­to­riens s’ac­cordent sur plu­sieurs points en ce qui a trait à l’im­por­tance de la par­ti­ci­pa­tion ca­na­dienne et aus­si à celle des Ca­na­diens fran­çais à ce conflit.

Le Corps ex­pé­di­tion­naire ca­na­dien ( CEC) était l a prin­ci­pale for­ma­tion de com­bat du pays au front oc­ci­den­tal; l’ef­fec­tif était com­po­sé de 100 000 hommes ré­par­tis en quatre di­vi­sions de 20 000 hommes cha­cune en plus des troupes de sou­tien. Seize des 260 ba­taillons d’in­fan­te­rie qui furent for­més par le CEC, étaient des ba­taillons fran­co­phones. Une des di­vi­sions ca­na­diennes se fit re­mar­quer à la deuxième ba­taille d’Ypres en avril 1915, quand elle ré­sis­ta aux pre­mières at­taques au chlore ga­zeux et aux forces al­le­mandes écra­santes. La ba­taille fit 6000 vic­times, mais les Ca­na­diens furent louan­gés dans tous les coins de l’Em­pire bri­tan­nique pour avoir ré­sis­té.

Les 8, 9 et 10 avril 1917, les Ca­na­diens réus­sirent à prendre la crête de Vi­my après de durs com­bats et des pertes éva­luées à 7700 sol­dats tués ou bles­sés. C’est à ce mo­ment que les sol­dats ca­na­diens eurent conscience d’avoir ac­com­pli une chose ex­tra­or­di­naire. De nom­breux fan­tas­sins s’ef­fon­drèrent sim­ple­ment de som­meil après leur cal­vaire et leur ré­com­pense de rhum et de re­pas chaud, mais les bu­tins de guerre furent énormes: plus de 4000 pri­son­niers al­le­mands, et des mil­liers d’autres t ués, bles­sés ou f or­cés à f uir. Quatre Croix de Vic­to­ria furent dé­cer­nées à des Ca­na­diens pour haute vaillance, dont trois à titre post­hume. La cap­ture de la crête de Vi­my après les dé­faites des Fran­çais jus­ti­fia l’exal­ta­tion et la fier­té et Vi­my fut af­fi­chée comme étant une vic­toire ca­na­dienne et la nais­sance d’une na­tion. C’est d’ailleurs à cet en­droit, dans le nord de la France, près de la Bel­gique, que le roi Édouard VIII dé­voi­la le ma­gni­fique mo­nu­ment de Wal­ter All­ward sur la crête de Vi­my à la mé­moire des Ca­na­diens qui y ont com­bat­tu et per­du la vie.

Du c ô t é fran­co­phone, le 22e Ba­taill on f ut au­to­ri­sé l e 7 no­vembre 1914 et était com­po­sé de 36 of­fi­ciers et 1097 hommes de troupe. Le Ba­taillon tra­ver­sa en An­gle­terre en mai 1915 et fut en­voyé en Eu­rope en sep­tembre de la même an­née. Le ba­taillon se dis­tin­gua d’abord à Cour­ce­lette, qui fut son plus grand suc­cès de la guerre et par­ti­ci­pa en­suite à la ba­taille de Vi­my en s’as­su­rant de net­toyer les poches de ré­sis­tance al­le­mandes. Le Ba­taillon a été dis­sous après la guerre, mais fut re­for­mé en 1920 sous l’ap­pel­la­tion de Royal 22e Ré­gi­ment.

La par­ti­ci­pa­tion ca­na­dienne fut plus évi­dente lors des der­niers cent jours de la guerre 14– 18 et qui fut ap­pe­lée la Cam­pagne des cent jours. En ef­fet, le CEC a me­né une sé­rie de ba­tailles à par­tir du 8 août 1918 sur le front de l’Ouest en Bel­gique jus­qu’à la fin de la guerre soit le 11 no­vembre 1918. Les 100 000 membres du Corps ca­na­dien ve­naient de toutes les ré­gions du Ca­na­da, de toutes les classes so­ciales et de presque t outes l es re­li­gions. Le Corps ca­na­dien com­bat­tit bien au- des­sus de sa ca­té­go­rie, pre­nant la tête d’at­taques cru­ciales, dé­fai­sant des élé­ments de plus de 50 di­vi­sions al­le­mandes, et se for­geant ain­si une ré­pu­ta­tion de force d’élite. Les Ca­na­diens par­ti­ci­pèrent ain­si à l’of­fen­sive d’Amiens, à la pous­sée jus­qu’à Ar­ras, à la per­cée de Dro­court- Quéant et à la tra­ver­sée du Ca­nal du Nord. Quant au 22e Ba­taillon, il a joué un rôle es­sen­tiel dans les ef­forts du Ca­na­da au cours des 100 der­niers jours de la guerre.

Il ne faut pas ou­blier non plus que Trois-Ri­vières et la ré­gion ont été re­pré­sen­tées par le Ba­taillon d’in­fan­te­rie pro­vi­soire de Trois­Ri­vières for­mé par l’uni­fi­ca­tion des com­pa­gnies ru­rales de Trois­Ri­vières, Loui­se­ville, Ber­thier­ville et Saint-Ga­briel-de-Bran­don du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale et le Ré­gi­ment contri­bua à la mo­bi­li­sa­tion du 178e Ba­taillon ca­na­dien-fran­çais du Corps ex­pé­di­tion­naire ca­na­dien. D’ailleurs, il a re­çu les Hon­neurs de ba­taille de ce même 178e Ba­taillon.

De­puis ce temps, tous les pays du Com­mon­wealth cé­lèbrent le jour du Sou­ve­nir le 11 no­vembre de chaque an­née; ce n’est pas rien.

Donc, se rap­pe­ler, se sou­ve­nir, s’ar­rê­ter et cé­lé­brer pour ne pas ou­blier ce qu’on fait ceux qui nous ont pré­cé­dés dans ce conflit mon­dial entre 1914 et 1918, est le moindre des gestes que nous tous pou­vons po­ser pour ho­no­rer leur sou­ve­nir et sur­tout main­te­nir la tra­di­tion de cé­lé­brer pour ne pas ou­blier et ne pas les ou­blier. C’est grâce à eux qui, les pre­miers au siècle der­nier, ont per­mis au Ca­na­da et aux Ca­na­diens d’être ce qu’ils sont au­jourd’hui avec leur ri­chesse, leur culture, leur di­ver­si­té et leur li­ber­té.

D’ailleurs, nous ne se­rons pas les seuls à nous sou­ve­nir de leurs sa­cri­fices, car à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale le 11 no­vembre 1918, toutes les églises à tra­vers le Ca­na­da se sont mises à ré­son­ner afin de cé­lé­brer la fin de cet hor­rible épi­sode. En guise de com­mé­mo­ra­tion de cet évé­ne­ment, la Lé­gion royale ca­na­dienne or­ga­nise une ré­plique de cet évé­ne­ment dans une ac­ti­vi­té qui s’ap­pel­le­ra « Les cloches de la Paix», au cours de la­quelle les cloches de toutes les églises à tra­vers le Ca­na­da re­ten­ti­ront au crépuscule et son­ne­ront 100 fois en l’hon­neur des cent ans de la fin de la guerre.

Ils ne vieilli­ront pas comme nous, qui leur avons sur­vé­cu

Ils ne connaî­tront ja­mais l’ou­trage ni le poids des an­nées

Quand vien­dra l’heure du crépuscule et celle de l’au­rore

Nous nous sou­vien­drons d’eux.

— PHO­TO: SYL­VAIN MAYER

Le jour du Sou­ve­nir prend cette an­née une si­gni­fi­ca­tion toute par­ti­cu­lière: ce­la fe­ra cent ans que s’est ter­mi­née la Pre­mière Guerre mon­diale.

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