Tou­jours amou­reux du Qué­bec

Le Nouvelliste - - ARTS MAGAZINE - FRAN­ÇOIS HOUDE

TROIS- RI­VIÈRES — Il a dé­bu­té sa car­rière dans les an­nées 50. Vé­ri­table mo­nu­ment, six dé­cen­nies plus tard, à 89 ans, Hugues Aufray est tou­jours là, vi­brant, in­tem­po­rel, vif d’es­prit et allègre de coeur. Il se­ra même en spec­tacle au Théâtre du Cé­gep de Trois- Ri­vières le 30 no­vembre pro­chain.

C’est dé­jà ex­cep­tion­nel qu’un ar­tiste de son âge puisse ef­fec­tuer une tour­née de spec­tacles dans six villes du Qué­bec mais il a pous­sé son ar­ro­gance en­vers le temps un peu plus loin en ef­fec­tuant une tour­née mé­dia­tique d’une se­maine dans les dif­fé­rentes villes qu’il vi­si­te­ra en no­vembre. L’âge n’est for­cé­ment qu’un vague concept.

Le fait-il tou­jours ou fait-il un spé­cial pour le Qué­bec? « J’ai un vrai at­ta­che­ment à chez vous, sou­tien­til avec la fer­veur de ce­lui qui veut qu’on le croit. Quand j’étais jeune, au len­de­main de la guerre, la vie était très dif­fi­cile en France. Moi et deux de mes frères aî­nés, on avait pris la dé­ci­sion de ve­nir de­meu­rer au Qué­bec. Pen­dant ma jeu­nesse, j’ai nour­ri in­ten­sé­ment le rêve ca­na­dien. J’ai lu Ma­ria Chap­de­laine, de Louis Hé­mon. Je rê­vais de grandes éten­dues nei­geuses, d’ani­maux sau­vages, d’aven­ture et pour moi, c’était au Qué­bec que ça de­vait se pas­ser.»

« Nous avions des cou­sins ici puisque la soeur de pa­pa avait épou­sé un Qué­bé­cois. Seule­ment, au mo­ment d’ob­te­nir nos pa­piers d’émi­gra­tion, mes deux frères les ont ob­te­nus mais pas moi parce que j e n’avais pas de di­plôme d’études. Alors, eux sont par­tis me lais­sant der­rière. Je l’ai re­gret­té toute ma vie.»

Le sens tra­gique der­rière cette der­nière phrase se cache dans une his­toire qui a pro­fon­dé­ment mar­qué le chan­teur. De ses deux frères, Fran­ces­co est de­meu­ré au Qué­bec alors que l’autre a fi­na­le­ment émi­gré aux États-Unis où il a pour­sui­vi une car­rière scien­ti­fique. À l’âge de 25 ans à la suite d’une pé­nible rup­ture amou­reuse, Fran­ces­co s’est en­le­vé la vie. Il re­pose de­puis dans un ci­me­tière de Sher­brooke.

«Je me sens un peu res­pon­sable de la mort de mon frère, avoue le chan­teur en­core ému. J’au­rais dû me battre plus fort pour émi­grer avec lui et de­ve­nir Qué­bé­cois. Peu­têtre que j’au­rais pu l’ai­der à pas­ser à tra­vers sa souf­france. Si je l’avais ac­com­pa­gné, il ne se­rait peut-être pas mort.»

Il est fa­cile de cla­mer son at­ta­che­ment à un coin de pays pour en sé­duire le pu­blic. Cer­tains dé­tails laissent croire qu’Hugues Aufray est sin­cère. De pe­tites choses. En en­trant au Nou­vel­liste pour notre en­tre­vue, son re­gard a été cap­té par une toile d’un peintre lo­cal ac­cro­chée à un mur. Un ta­bleau sur le­quel on voit des en­fants jouant au ho­ckey l’hi­ver, dans une ruelle tri­flu­vienne. Le mu­si­cien est res­té un long mo­ment de­vant la toile, lit­té­ra­le­ment fas­ci­né. «J’ai­me­rais l’ache­ter! a-t-il lan­cé à votre mo­deste ser­vi­teur. Je trouve ab­so­lu­ment ma­gni­fique cette vi­sion de l’hi­ver.»

Le chan­son­nier a même ex­pres­sé­ment de­man­dé à ce qu’on prenne sa pho­to­gra­phie de­vant ce ta­bleau. Comme un rêve d’en­fant qu’il conti­nue de nour­rir.

FÉ­LIX

L’at­ta­che­ment au Qué­bec tient aus­si à un autre mo­nu­ment, un d’ici: le grand Fé­lix. Aufray clame bien f ort s on amour pour l a mu­sique de Fé­lix Le­clerc. « Mes pa­rents étaient sé­pa­rés et à la fin de l’ado­les­cence, j’ai vé­cu trois ans avec mon père qui ha­bi­tait en Es­pagne. C’est là que j’ai com­men­cé à chan­ter des chan­sons tra­di­tion­nelles de ce pays. J’en ai gar­dé un vif in­té­rêt pour les mu­siques tra­di­tion­nelles de par­tout dans le monde. Quand je suis re­ve­nu à Pa­ris, Fé­lix Le­clerc y chan­tait et il est de­ve­nu un mo­dèle pour moi. Il re­pré­sen­tait ce que je consi­dé­rais comme de la mu­sique tra­di­tion­nelle ca­na­dienne.»

« L’autre rai­son pour la­quelle il a été un vé­ri­table mo­dèle pour moi, c’est qu’à mes dé­buts, je chan­tais dans la rue, seul avec ma gui­tare. Gra­duel­le­ment, cer­tains m’ont re­mar­qué et j’ai chan­té dans de pe­tits res­tau­rants, des ca­ba­rets. Or, les deux seuls dont je me sou­vienne qui chan­taient comme ça avec leur seule gui­tare, c’était Bras­sens et Fé­lix Le­clerc. Comme ça me pre­nait un ré­per­toire, je me suis mis à chan­ter leurs chan­sons. Ils étaient mes idoles.»

En­core une fois, le vieux trou­ba­dour ne ment pas. Ces der­nières an­nées, il a cher­ché à en­re­gis­trer un al­bum de chan­sons de Fé­lix. Il a même dû se battre pour convaincre des pro­duc­teurs de se lan­cer dans l’aven­ture et a fi­ni par y ar­ri­ver. L’al­bum double s’in­ti­tule Le pe­tit bon­heur et quand on fré­quente le site In­ter­net du chan­teur, c’est un des rares al­bums qui y soit mis en vente.

— PHO­TO: STÉ­PHANE LES­SARD.

Grand trou­ba­dour de la chan­son fran­çaise, Hugues Aufray of­fri­ra un spec­tacle en forme de bio­gra­phie à ses fans le 30 no­vembre pro­chain au Théâtre du Cé­gep de Trois- Ri­vières.

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