Nous étions des po­pu­listes

Le Progrès Weekend - - CHRONIQUEUR DU SAMEDI -

On avait ap­pe­lé ça le Front de li­bé­ra­tion des étu­diants (FLE) et, bien en­ten­du, ça avait dé­bu­té à la blague. Le truc, c’est qu’il y avait un mi­cro plan­té au beau mi­lieu de l’au­di­to­rium et comme pu­blic, voi­là que nous avions tous les élèves de se­con­daire 5 à notre dis­po­si­tion. Alors on a fait comme tout bon bla­gueur au­rait fait et on s’était trou­vé un pré­texte pour faire ri­go­ler tout le monde : de­man­der à l’As­so­cia­tion gé­né­rale des étu­diants (AGE) si nous pou­vions nous pré­sen­ter à deux en tant que pré­si­dents de l’école.

La fille de l’AGE a alors ré­pon­du « non » en pré­ci­sant tou­te­fois qu’un de nous pour­rait se pré­sen­ter en tant que pré­sident de l’école tan­dis que le se­cond pour­rait ten­ter de mettre la main sur la pré­si­dence de se­con­daire 5. Hen­ry était le pre­mier, et moi, le deuxième. Elle l’a aus­si­tôt re­gret­té. Après ça, tout est al­lé très vite. Cette blague nous avait sou­dai­ne­ment pro­pul­sés dans la cam­pagne élec­to­rale et pour vous dire vrai, je me suis fait prendre très ra­pi­de­ment au jeu.

Tous ces étu­diants qui m’en­cou­ra­geaient en me di­sant que ça se­rait l’an­née la plus co­ol de l’his­toire si je ga­gnais, c’était pas mau­vais pour l’égo !

Nos ad­ver­saires ont ra­pi­de­ment com­pris que nous pré­sen­tions da­van­tage un spec­tacle que des pro­jets et ils ne se sont pas gê­nés pour le dé­non­cer, et ce, avec rai­son. Alors on a ré­pli­qué en fai­sant des af­fiches ac­cu­sant nos ad­ver­saires de s’abais­ser à nous trai­ter de clowns.

Et puis hop, on a tous les deux rem­por­té nos élec­tions et pour vous dire vrai, nous étions fer­me­ment dé­ter­mi­nés à exé­cu­ter les quelques pro­jets que nous avions sou­mis aux élec­teurs.

Mais tout ça a ra­pi­de­ment dé­ra­pé lorsque j’ai com­pris que le « nous » avait chan­gé. Du jour au len­de­main, le « nous » qui com­pre­nait Hen­ry et moi était de­ve­nu le reste de l’AGE et moi.

On n’a ja­mais vrai­ment su ce qui s’était pro­duit en cou­lisses, mais à un cer­tain mo­ment, on a com­pris que le mi­ni­mum de pou­voir que nous avions était entre les mains du pré­sident et que les seules né­go­cia­tions qui comp­taient vrai­ment étaient celles que le pré­sident en­tre­te­nait avec la di­rec­tion, et ce, gé­né­ra­le­ment à notre in­su.

Main­te­nant, n’al­lez sur­tout pas croire que je me donne le beau rôle dans tout ça, parce qu’en fait, même si nous avions été sub­ti­le­ment tas­sés du pou­voir, j’ar­ri­vais quand même à en pro­fi­ter. Com­bien de fois ai-je man­qué « lé­ga­le­ment » des cours sous pré­texte que j’avais un truc à faire pour l’AGE ? Et si­non, ça m’avait aus­si per­mis de re­prendre ma pho­to de fi­nis­sant, car je vou­lais faire plai­sir à ma ma­man qui était ma­lade à l’époque. Bref, c’était cho­quant d’avoir l’im­pres­sion d’être une plante dé­co­ra­tive, mais les pri­vi­lèges qui ve­naient avec ce­la n’étaient pas dé­plai­sants. Et puis… ça ne fai­sait pas de mal à per­sonne après tout.

Tout ré­cem­ment, mon fils m’a an­non­cé qu’il avait rem­por­té la pré­si­dence de sa classe de troi­sième an­née. Évi­dem­ment, ça m’a rap­pe­lé cette aven­ture du FLE et en y re­pen­sant bien, il y a un truc qui m’a frap­pé : bor­del, nous étions des po­pu­listes.

Notre cam­pagne avait consis­té à dé­mon­ter nos ad­ver­saires en les ac­cu­sant d’agir comme de « vrais po­li­ti­ciens », tout en met­tant de l’avant que rien n’avait ja­mais chan­gé en notre fa­veur de­puis le temps où ils s’im­pli­quaient.

Lors de notre pre­mier conflit avec la di­rec­tion, à l’époque où le sens de « nous » n’avait pas en­core chan­gé, je m’amu­sais de­vant tous les étu­diants à qua­li­fier le di­rec­teur de « pin­gouin » en rai­son de sa sil­houette.

Pire en­core, j’étais en quelque sorte cor­rom­pu quand je re­pense aux nom­breux congés que je m’in­ven­tais. On pour­rait presque dire que ces « congés » étaient le pen­dant des pe­tites ma­noeuvres fis­cales dont on sus­pecte sou­vent cer­tains po­li­ti­ciens. Et j’en ou­blie cer­tai­ne­ment. J’ai per­du de vue Hen­ry après cette an­née sco­laire et je suis al­lé le re­voir une fois chez lui à l’époque où je vi­vais à Mon­tréal. Un soir, un ami m’a dit qu’il ve­nait de le ren­con­trer au dé­pan­neur et qu’il nous avait payé une caisse de 24. Je n’en ai pas bu.

— PHO­TO 123RF

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