Le dé­luge de San­ta Mar­ta

Le Progrès Weekend - - VOYAGES -

plu­sieurs phares im­mo­biles sur la route. Cer­tains vé­hi­cules cir­cu­laient à contre­sens. En aval, des po­li­ciers blo­quaient la route, inon­dée de plus d’un mètre d’eau.

Le jeune chauf­feur a fait de­mi­tour avant de s’en­ga­ger dans une rue per­pen­di­cu­laire par­ti­cu­liè­re­ment ca­ho­teuse. L’autre pas­sa­gère, se tour­nant vers moi, s’est mon­trée au­to­ri­taire : « Ver­rouillez les por­tières ».

Le conduc­teur s’est em­pa­ré de son ra­dio-trans­met­teur pen­dant que je val­sais au rythme des grosses pierres que nous at­ta­quions de front. « J’entre dans le sec­teur Li­ba­no. Je ré­pète, je suis dans le sec­teur Li­ba­no. S’il ar­rive quoi que ce soit, je vous aver­ti­rai. Je suis dans le sec­teur Li­ba­no. »

Me voi­là ras­su­ré ! (Pas vrai­ment !)

Faut croire que les ban­dits aus­si trou­vaient que ce n’était pas un temps à cou­cher de­hors. Pas d’in­ci­dent mal­heu­reux à dé­plo­rer.

Après nous être dé­les­tés d’une pas­sa­gère, nous avons contour­né l’inon­da­tion pour re­trou­ver la route prin­ci­pale : celle s’en­fon­çant aux abords du parc Tay­ro­na. « Faites at­ten­tion aux arbres qui sont tom­bés et aux glis­se­ments de ter­rain qui obs­truent la route », pré­vient la pré­po­sée au péage qui ne voyait cer­tai­ne­ment pas beau­coup de pas­sants par de telles condi­tions.

Le ciel cou­lait de­puis plus de cinq heures et ne sem­blait pas vou­loir se cal­mer. Dé­jà deux ou trois cou­lées de boue nous avaient for­cés à lou­voyer sur la grand-route quand nous nous sommes en­ga­gés dans un che­min non pa­vé. Un pan­neau an­non­çait mon hô­tel à quelque 300 mètres, mais au­cun vé­hi­cule ne s’y ren­drait. Les pneus s’en­fon­çaient dans la boue bien tendre. Il fau­drait faire le der­nier bout à pied.

Le chauf­feur, avec moi, a bra­vé les cordes qui tom­baient pour se bu­ter à un tor­rent bouillon­nant. La route, de­vant nous, était cou­pée par une ri­vière qui, de toute évi­dence, n’a pas l’ha­bi­tude de faire son lit à cet en­droit. Sur la rive op­po­sée, on aper­ce­vait la clô­ture de l’hô­tel. Il au­rait tou­te­fois été beau­coup trop pé­rilleux de ten­ter quoi que ce soit pour dor­mir dans le lit que j’avais ré­ser­vé.

Le conduc­teur de la ba­gnole jaune comme al­lié, je suis re­par­ti sur la route prin­ci­pale pour m’ar­rê­ter par­tout où le mot hô­tel avait été pla­car­dé dans l’en­trée.

Toc ! Toc ! Pas de ré­ponse. Ding ! Dong ! Pas de ré­ponse non plus.

À la cin­quième halte, au mo­ment d’ab­di­quer à nou­veau de­vant une pe­tite mai­son iden­ti­fiée comme Hos­tal El In­dio, une lu­mière s’est al­lu­mée. Un vieillard, une ser­viette au­tour de son corps presque nu, a dé­ver­rouillé. L’en­droit, qu’au­cun autre client n’avait trou­vé, n’était pas tout à fait prêt à re­ce­voir des vi­si­teurs. Vi­te­ment, l’homme a je­té des draps sur un lit en s’ex­cu­sant. Il s’est re­ti­ré pour pas­ser la nuit dans un ha­mac, sous une glo­riette si­tuée à l’ex­té­rieur.

J’étais fi­na­le­ment au sec, après avoir of­fert un gé­né­reux pour­boire au chauf­feur du taxi. Mais iro­ni­que­ment, par temps de grande pluie, cer­tains hô­tels, comme ce­lui où je me trou­vais, sont pri­vés... d’eau cou­rante.

— PHO­TO LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

Au len­de­main du dé­luge qui a frap­pé la ré­gion de San­ta Mar­ta, la route lon­geant le parc na­tio­nal de Tay­ro­na avait dé­jà été net­toyée.

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