Pour rire, ré­flé­chir et s’émou­voir

Le Quotidien - - ARTS ET SPECTACLES - DA­NIEL CÔ­TÉ dcote@le­quo­ti­dien.com

La Salle Pier­rette-Gau­dreault était presque pleine, mar­di, et juste à en­tendre les cris et les vi­gou­reux ap­plau­dis­se­ments qui ont ac­cueilli les co­di­rec­teurs ar­tis­tiques du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal des arts de la ma­rion­nette, Be­noit La­gran­deur et Da­ny Le­fran­çois, il était clair que cette soi­rée était at­ten­due. Après tout, elle mar­quait le dé­but de la 14e bien­nale de l’évé­ne­ment et la deuxième de­puis sa ré­sur­rec­tion par le tru­che­ment du Théâtre La Ru­brique, ain­si que d’autres com­pa­gnies éta­blies au Sa­gue­nay.

Il y avait ma­tière à ré­jouis­sance, d’au­tant que le vo­let ex­té­rieur qui se dé­ploie­ra pen­dant trois jours, à comp­ter de ven­dre­di, de­vrait coïn­ci­der avec une nou­velle em­bel­lie du cli­mat. Les ef­forts consen­tis de­puis deux ans ne se­ront pas vains et pour lan­cer cette édi­tion avec pa­nache, le co­mi­té or­ga­ni­sa­teur avait op­té pour une production fran­çaise, Landru, dont une deuxième re­pré­sen­ta­tion se­ra don­née mer­cre­di à 20 h 30, tou­jours dans la salle jon­quié­roise.

Ce ne se­ra pas l’unique spec­tacle à l’af­fiche, mais si vous avez une heure à consa­crer au fes­ti­val et si vous êtes âgé d’au moins 13 ans, cette pièce jus­ti­fie un dé­tour vers le mont Ja­cob. Elle re­vient sur la cé­lèbre af­faire ju­di­ciaire, celle d’un homme ac­cu­sé, puis condam­né à mou­rir guillo­ti­né, à la suite du dé­cès de dix femmes et d’un ado­les­cent. Le pro­cès te­nu au len­de­main de la Pre­mière Guerre mon­diale avait ex­ci­té les pas­sions. Après la Grande Bou­che­rie sanc­ti­fiée par les états-ma­jors, il était doux de s’at­tar­der aux crimes d’un mo­deste ar­ti­san.

C’était le point de vue adop­té par Char­lie Cha­plin dans le film Mon­sieur Ver­doux, cal­qué sur l’his­toire de Landru. « Le nombre sanc­ti­fie », avait énon­cé le per­son­nage au mo­ment d’as­su­mer sa sen­tence. Plus on en­voie de gens au casse-pipe, moins on a de chance de se voir sanc­tion­né, comme le laisse en­tre­voir une scène de Landru où tour­billonnent des ombres chi­noises représentant des com­bat­tants. Une mu­sique en­tê­tante, ob­sé­dante, ac­com­pagne ce ta­bleau mor­ti­fère où les masques à gaz por­tés par les sol­dats leur font une tête d’oi­seau.

Tout de suite après, la ra­dio an­nonce la créa­tion de la So­cié­té des Na­tions, l’an­cêtre de l’ONU. On y voit l’es­poir d’une paix du­rable, une lu­bie aus­si éva­nes­cente que la fu­mée s’échap­pant du four où le si­nistre bar­bu fai­sait dis­pa­raître ses vic­times dont il convoi­tait les biens. Ce four, jus­te­ment, ap­pa­raît sur la scène à un mo­ment don­né. On l’en­tend cré­pi­ter et même si c’est du théâtre, l’image frappe les es­prits, tout comme la grosse tête de Landru qui laisse échap­per un rire dé­mo­niaque.

Elle suinte la mé­chan­ce­té, l’ar­ro­gance et l’ab­sence de re­mords, mais c’est quand même mieux que le pro­cu­reur qui, lui, n’a rien au-des­sus des épaules. Il est ri­di­cule à force de mul­ti­plier les ef­fets de toge, cet homme sans tête s’adres­sant à un juge re­pré­sen­té par un ta­bleau ac­cro­ché à deux doigts du pla­fond. Parce que c’est un cirque, ce pro­cès, le pre­mier d’une longue sé­rie qui ne s’ar­rê­te­ra sans doute ja­mais. Landru, le bé­bé Lind­bergh, les Ro­sen­berg, O.J. Simp­son et qui d’autre ?

Un mal­heur n’ar­rive ja­mais seul, ce­pen­dant. C’est ain­si que bien avant les vox pop qui sont de­ve­nus l’équi­valent du pis­sen­lit dans les bul­le­tins té­lé­vi­sés (pour le cô­té en­va­his­sant), la sa­gesse po­pu­laire a pro­fi­té de l’af­faire Landru pour s’ex­pri­mer : « On pou­vait pas ima­gi­ner ». « Tou­jours de nou­velles femmes. » « À mon avis, il les a man­gées. » Cinq ou six têtes sor­ties des ri­deaux, aus­si drôles qu’or­di­naires, ont rap­pe­lé pour­quoi on af­firme que le si­lence est d’or.

Il y a éga­le­ment ces spé­cia­listes char­gés de son­der la psy­ché de l’ac­cu­sé, au­tant de char­la­tans ex­ci­tés dont les têtes sont ani­mées par les mains de deux co­mé­diens. Eux aus­si prêtent à rire, mais un peu jaune, vu qu’il leur ar­rive en­core de sé­vir au nom de la science. Or, la pièce créée par Yoan Pen­co­lé et la Com­pa­gnie Zus­vex ne se contente pas de faire rire et ré­flé­chir, ce qui se­rait dé­jà mé­ri­toire. Elle ar­rive aus­si à émou­voir lors­qu’ap­pa­raît la maî­tresse de Landru.

C’est l’une des plus belles scènes, le té­moi­gnage de cette femme qui a cru en lui sans se dou­ter qu’il était ma­rié et que son train de vie s’ap­puyait sur un ter­rible men­songe. Pen­dant l’étreinte qui a cou­ron­né cette in­ter­ven­tion, la­quelle a réuni deux co­mé­diens, ain­si que la ma­rion­nette représentant la pauvre femme, on a me­su­ré le vide que celle-ci a dû res­sen­tir. Un drame su­per­po­sé à tous les autres.

Landru re­vient sur la cé­lèbre af­faire ju­di­ciaire, celle d’un homme ac­cu­sé, puis condam­né à mou­rir guillo­ti­né, à la suite du dé­cès de dix femmes et d’un ado­les­cent. Le pro­cès te­nu au len­de­main de la Pre­mière Guerre mon­diale avait ex­ci­té les pas­sions. Après la Grande Bou­che­rie sanc­ti­fiée par les états­ma­jors, il était doux de s’at­tar­der aux crimes d’un mo­deste ar­ti­san.

— PHO­TO LE QUOTIDIEN, JEAN­NOT LÉ­VESQUE

Cette scène un brin sur­réa­liste pro­vient de la pièce Landru, pro­po­sée mar­di à la Salle Pier­rette-Gau­dreault de Jon­quière. Elle dé­crit le pro­cès fait au cé­lèbre tueur en sé­rie re­pré­sen­té par une énorme tête à la­quelle s’adresse un pro­cu­reur qui, lui, en est dé­pour­vu.

— PHO­TO LE QUOTIDIEN, JEAN­NOT LÉ­VESQUE

Dès l’ou­ver­ture de Landru, on voit ap­pa­raître un co­mé­dien en­tou­ré de por­traits des 11 vic­times de ce cri­mi­nel qui a sé­vi en France au dé­but du 20e siècle.

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