GIL­BERT LA­VOIE

Le Quotidien - - ACTUALITÉS -

Jean Cha­rest avait son Plan Nord, Phi­lippe Couillard nous pro­pose de re­lier le Qué­bec jus­qu’à Terre-Neuve, en pas­sant par la Basse-Côte-Nord ! Ce n’est pas de­main la veille qu’on ver­ra ça, mais je me suis lais­sé rê­ver un peu en l’écou­tant faire son an­nonce à Ed­mon­ton, sa­me­di der­nier, aux cô­tés de son ho­mo­logue terre-neu­vien, Dwight Ball.

« Ima­gi­nez le voyage ex­tra­or­di­naire, a dé­cla­ré le pre­mier mi­nistre. Bien sûr, on peut par­ler d’éco­no­mie, on peut par­ler de ca­mion­nage, on peut par­ler d’in­dus­trie, mais ne se­rait-ce que sur le plan tou­ris­tique, sur le plan du dé­pla­ce­ment des per­sonnes, ima­gi­nez la pos­si­bi­li­té de faire, de fa­çon fluide, un grand tour de la Côte-Nord, Terre-Neuve, les Ma­ri­times, re­ve­nir au Qué­bec. Pour nos ci­toyens, c’est quelque chose de for­mi­dable. Ce sont des pay­sages que je connais. J’ai ré­si­dé quelques mois sur la Basse-Côte-Nord dans ma jeu­nesse et ce sont des pay­sages ab­so­lu­ment mer­veilleux que les Qué­bé­cois veulent et vou­dront vi­si­ter, et les gens de Terre-Neuve vou­dront ve­nir au Qué­bec éga­le­ment par la 138 ».

Sor­tez vos cartes géo­gra­phiques, amis lec­teurs, et lais­sez vous trans­por­ter dans les grands es­paces de ce ter­ri­toire. J’ai fait la route 138 en 2013, jus­qu’à Na­ta­sh­quan. Et je vous jure que pas­sé Sept-Îles, vous ne cou­rez pas le risque de vous re­trou­ver dans un bou­chon de cir­cu­la­tion. La route est ma­gni­fique, les es­paces sont gran­dioses, les plages ain­si que les ri­vières sont spec­ta­cu­laires. Les gens sont ac­cueillants…il y a tel­le­ment peu de tou­ristes…et c’est un monde aus­si dif­fé­rent du reste du Qué­bec, que le sont les Îles de la Ma­de­leine. C’est loin, mais je vous le conseille, parce que c’est beau.

Ce que nous pro­pose le pre­mier mi­nistre, c’est d’ajou­ter un autre 360 ki­lo­mètres à ce grand voyage, pour se rendre jus­qu’à Blanc-Sa­blon, et tra­ver­ser à Terre-Neuve. Ça peut sem­bler fou comme idée, mais ce se­rait ex­tra­or­di­naire. C’est sûr qu’il en coû­te­rait une for­tune pour com­plé­ter cette route : un mil­liard $, a dit Ro­bert Poë­ti en 2014, lors­qu’il était mi­nistre des Trans­ports. Mais ce se­rait ex­tra­or­di­naire, parce qu’elle nous mè­ne­rait jus­qu’à la route des Vi­kings sur la côte ouest de Terre-Neuve, l’un des iti­né­raires tou­ris­tiques les plus ap­pré­ciés de la pro­vince voi­sine.

Ima­gi­nez un peu : dé­cou­vrir les vil­lages cô­tiers de la Basse-Cô­teNord, comme La Ro­maine, Har­ring­ton Har­bour, La Ta­ba­tière et Blanc-Sa­blon, avant de pas­ser au La­bra­dor et de des­cendre fi­na­le­ment jus­qu’à Cor­ner Brook. L’étape sui­vante est tout aus­si en­ivrante… Faire le grand tour et prendre le tra­ver­sier jus­qu’en Nou­velle-Écosse pour re­ve­nir au Qué­bec ? Ou em­prun­ter la route vers Saint-Jean, et qui sait ? En pro­fi­ter pour faire un pe­tit sé­jour en ter­ri­toire fran­çais à Saint-Pier­reet-Mi­que­lon ? Pour­quoi pas si vous avez du temps ?

Re­tour à la réa­li­té : il fau­drait com­plé­ter la route pour faire un tel voyage. Le dis­cours de Phi­lippe Couillard au­ra-t-il un sui­vi ? J’ai po­sé la ques­tion au maire de BlancSa­blon, Ar­mand Jon­cas. « Je crois à Phi­lippe, mais ce n’est pas Phi­lippe qui di­rige le gou­ver­ne­ment. C’est les sous-mi­nistres et les sous-mi­nistres ad­joints, m’a ré­pon­du le maire. Phi­lippe, c’est juste un po­li­ti­cien. C’est les fonc­tion­naires qui dé­cident. S’ils disent qu’ils ne veulent pas de cette route-là, ils vont mettre toute sorte de bois dans les roues pour ne pas que ça se fasse ».

M. Jon­cas aime bien Phi­lippe Couillard et il l’a dé­jà ame­né à la pêche. Il dit l’avoir connu lorsque le jeune mé­de­cin a tra­vaillé à BlancSa­blon pen­dant ses études. Mais il en a contre les fonc­tion­naires du Qué­bec, et la com­plexi­té de notre bu­reau­cra­tie. À un point tel qu’il sug­gère, de­puis 2014, que sa mu­ni­ci­pa­li­té se sé­pare du Qué­bec pour se joindre à Terre-Neuve-et-La­bra­dor si le gou­ver­ne­ment ne ré­pond pas aux de­mandes de la Basse-Côte-Nord.

« Au La­bra­dor, ils ont fait 780 ki­lo­mètres dans les mêmes condi­tions que la Basse-Côte-Nord en 3 ans et de­mi, ex­plique le maire. Là, ils sont en train de l’as­phal­ter. Ce se­ra fi­ni à la fin de 2018 ou au dé­but de 2019. Comment Terre-Neuve est-elle ca­pable, alors qu’au Qué­bec ça nous coûte les yeux de la tête pour faire ça ? de­mande-t-il. À Terre-Neuve, ils ont des ma­nières dif­fé­rentes de tra­vailler ».

Se­lon lui, le MTQ di­la­pide beau­coup d’ar­gent en « mo­bi­li­sant » la ma­chi­ne­rie et les tra­vailleurs pour faire un bout de route, et en « dé­mo­bi­li­sant » tout ça par la suite, dans l’at­tente du contrat sui­vant. Il dit avoir consta­té cette si­tua­tion à quatre re­prises dans la construc­tion de quatre ponts pour me­ner la 138 jus­qu’à Ke­gas­ka à l’est de Na­ta­sh­quan.

M. Jon­cas re­proche éga­le­ment au gou­ver­ne­ment du Qué­bec de ne pas uti­li­ser les fonds dis­po­nibles au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, dans le pro­gramme Chan­tiers Ca­na­da. « Tru­deau se pète les bre­telles de­puis deux ans pour dire qu’il y a beau­coup d’ar­gent dis­po­nible à Chan­tiers Ca­na­da, mais le Qué­bec ne va pas le cher­cher ». Le maire de Blanc-Sa­blon es­time par ailleurs que si M. Couillard est sé­rieux dans son in­ten­tion de pro­lon­ger la 138 jus­qu’à BlancSa­blon, il doit pré­voir pas moins de 400 mil­lions $ pour bâ­tir les in­fra­struc­tures tou­ris­tiques né­ces­saires pour ac­cueillir les vi­si­teurs.

Que faut-il re­te­nir de ce dos­sier ? Dans son point de presse avec M. Ball, Phi­lippe Couillard a rap­pe­lé que son gou­ver­ne­ment a an­non­cé des cré­dits de 232 mil­lions $, par la So­cié­té du Plan Nord, pour pro­lon­ger la route jus­qu’à Blanc-Sa­blon. Des tra­vaux tech­niques sont en cours, mais on est loin du compte. « Pour par­ler clai­re­ment, on n’an­nonce pas les tra­vaux de­main, a dit M. Couillard. On an­nonce des études ou des conver­sa­tions entre nos gou­ver­ne­ments, qui vont nous ame­ner à la fin 2017, dé­but 2018 ».

Le tou­risme n’est pas l’in­té­rêt pre­mier des deux pro­vinces dans ce pro­jet. Voi­ci ce qu’a ajou­té le pre­mier mi­nistre : « Le long de la fron­tière La­bra­dor-Qué­bec, il y a une grande zone de gi­se­ments mi­niers qui s’ap­pelle la fosse du La­bra­dor, où il y a des gi­se­ments mi­niers de part et d’autre de la fron­tière. Alors on vou­drait mettre nos res­sources en com­mun pour me­ner en­semble des tra­vaux de style géo­tech­nique, par exemple, géo­phy­sique, té­lé­com­mu­ni­ca­tion, In­ter­net, de fa­çon à ce qu’on puisse ac­cé­lé­rer le dé­ve­lop­pe­ment ou fa­ci­li­ter le dé­ve­lop­pe­ment de cette par­tie im­por­tante des deux pro­vinces ».

Voi­là pour le grand rêve nord-cô­tier de M. Couillard. Je ne sais pas si la route pro­mise ver­ra le jour à temps pour ré­con­ci­lier le maire de BlancSa­blon avec le Qué­bec. Mais chose cer­taine, on a là un en­ga­ge­ment for­mel du pre­mier mi­nistre. On n’at­tend plus que les échéan­ciers pour y croire et pré­pa­rer ce grand voyage vers Terre-Neuve.

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