Pe­tit guide de l’au­berge par­faite

Le Quotidien - - VOYAGES - JO­NA­THAN CUSTEAU CHRO­NIQUE jo­na­than.custeau@la­tri­bune.qc.ca

Un éter­nel ado­les­cent, moi? C’est un qua­li­fi­ca­tif qu’on m’ac­cole, un peu sou­vent, quand je ré­pète à gauche et à droite, même à ceux qui ne veulent pas l’en­tendre, que je fré­quente les au­berges de jeu­nesse. Parce que dans la tête des gens — ceux-là en tout cas —, le mot jeu­nesse pré­vaut sur l’au­berge.

Ré­glons d’em­blée ce qui­pro­quo en res­sor­tant les syl­lo­gismes de mes cours de phi­lo­so­phie du cé­gep. Si les voyages forment la jeu­nesse et que vous voyagez... alors vous êtes as­sez jeune pour dor­mir en au­berge de jeu­nesse. Ce qu’il fal­lait dé­mon­trer!

Si la phi­lo­so­phie ne vous suf­fit pas, pre­nez à té­moin ce couple de Mont­réa­lais qui, à 75 et 77 ans, voya­geait avec un simple sac à dos à tra­vers l’Eu­rope. Je les ai croi­sés dans une au­berge de Lis­bonne ré­par­tie sur plu­sieurs étages dans un vieux bâ­ti­ment sans as­cen­seur. L’homme m’avait ra­con­té que plus l’en­du­rance le quit­tait, plus il ra­pe­tis­sait son sac à dos. Mais il n’avait pas l’in­ten­tion de chan­ger sa fa­çon de voya­ger.

Ceux-là avaient ré­ser­vé une chambre pri­vée. On les com­prend. Mais ils par­ta­geaient les es­paces com­muns et ne s’em­pê­chaient pas d’amor­cer des conver­sa­tions avec leurs voi­sins de table, même s’ils étaient presque trois fois plus jeunes qu’eux.

Cer­tains choi­sissent les dor­toirs mal­gré tout, comme ce voya­geur de la fin cin­quan­taine, à Queens­town en Nou­velle-Zé­lande. Nous avons fait connais­sance et il m’a fait pro­mettre de lui faire in­car­ner un per­son­nage dans un ro­man que j’écri­rais un de ces jours. J’es­père qu’une chro­nique lui suf­fi­ra...

Voi­là dé­jà ce qu’il y a de bien avec ces au­berges : elles nous per­mettent de ren­con­trer des étran­gers, quel que soit leur âge, quelle que soit leur ori­gine. On connecte, ou pas, mais on par­sème à tout le moins notre route de fi­gu­rants, s’ils ne de­viennent pas des amis pour la vie.

Ce sa­me­di, j’ar­rive à Bu­ca­rest, ca­pi­tale de la Rou­ma­nie. Je concé­de­rai pro­ba­ble­ment une di­zaine d’an­nées aux autres clients, mais j’ai choi­si une au­berge fon­dée par trois étran­gers qui pré­tendent avoir in­té­gré tous les élé­ments des meilleures au­berges qu’ils ont fré­quen­tées à tra­vers le monde.

En ré­flé­chis­sant à ce que j’in­té­gre­rais dans ma propre au­berge si je de­vais ap­pli­quer le même prin­cipe, je réa­lise toutes les ini­tia­tives ori­gi­nales émer­geant de ce type d’hé­ber­ge­ment, sur tous les conti­nents.

Le St Ch­ris­to­phers, à Prague, of­frait des chambres qui gé­raient la lu­mi­no­si­té et le chauf­fage en fonc­tion du nombre de per­sonnes pré­sentes à l’in­té­rieur. Les toi­lettes étaient ali­men­tées à l’eau de pluie. D’énormes ca­siers sur rou­lettes, ca­mou­flés sous les lits, of­fraient la pos­si­bi­li­té de ver­rouiller tous nos ba­gages, à l’abri des re­gards in­dis­crets.

Au Ad­ven­ture Queens­town Hos­tel, en Nou­velle-Zé­lande, les chambres don­naient sur les mon­tagnes. Idem pour la salle com­mune à l’étage, qui rap­pe­lait un cha­let en bois rond. C’est là que les soi­rées jeu-ques­tion­naire, où on fai­sait équipe avec des in­con­nus, se te­naient. Sur­tout, les voya­geurs ap­po­saient leur nom sur une af­fi­chette à cô­té de leur lit dans les dor­toirs. En plus d’in­di­quer à tous les autres clients que ce lit nous ap­par­tient, la tech­nique per­met de lan­cer des conver­sa­tions en ayant l’im­pres­sion de connaître d’avance nos co-cham­breurs.

À La Ha­vane, à Cu­ba, le pro­prié­taire de l’au­berge où je dor­mais af­fi­chait plu­tôt les dra­peaux des pays d’ori­gine de ses in­vi­tés. As­tu­cieux. Du coup, quand on ne re­con­naît pas les cou­leurs d’un pays, on se de­mande qui peut bien ve­nir de cet en­droit étrange.

Dif­fi­cile de battre la co­hé­rence du Com­mu­ni­ty Hos­tel, à Qui­to en Équa­teur, qui pré­pa­rait chaque soir des re­pas à par­ta­ger en groupe sur la seule table, im­mense, de la salle à man­ger. Tous les clients sou­hai­tant goû­ter un re­pas tra­di­tion­nel n’avaient qu’à s’ins­crire au cou­rant la jour­née. Voi­là pour l’es­prit de com­mu­nau­té.

Les ter­rasses sur le toit avec vue sur la ville, comme à Is­tan­bul, les jar­dins où il fait bon se pré­las­ser, un peu par­tout au Mexique, ou les lits mu­nis de ri­deaux pour plus d’in­ti­mi­té sont aus­si sou­vent des atouts.

Les au­berges ont donc pris du gal­lon de­puis le temps où il fal­lait s’y pré­sen­ter avec ses propres draps, une carte de membre et où le pe­tit déjeuner n’était com­po­sé que de pain sec et de café. Bien sûr, on en trou­ve­ra en­core de celles-là, mais la va­rié­té en offre main­te­nant pour tous les goûts.

On peut dé­sor­mais dor­mir dans un an­cien châ­teau, à Ko­tor au Mon­té­né­gro, et avoir une vue im­pre­nable sur le fjord, ou dans un an­cien ma­noir avec vue sur la plage à Gi­se­nyi, au Rwan­da. On peut s’as­sou­pir sur des lits durs comme des planches de bois à Pé­kin, en Chine, ou dans des lits faits avec des ron­dins dans un parc na­tio­nal d’Afrique du Sud.

Il ne reste plus qu’à lut­ter contre l’in­ter­net sans fil qui, bien qu’es­sen­tiel dans un monde hy­per­con­nec­té, peut rui­ner l’at­mo­sphère d’une au­berge conçue pour per­mettre à ses in­vi­tés de so­cia­li­ser. Parce que dans ces au­berges, j’ai ren­con­tré des amis que je n’échan­ge­rais pour rien au monde. Avis aux voya­geurs : le­vez donc le nez de votre té­lé­phone.

— PHO­TOS LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

Pas mal, la vue sur le fjord de Ko­tor, au Mon­té­né­gro, à par­tir d’un an­cien châ­teau conver­ti en au­berge de jeu­nesse.

Ce ma­noir de Gi­se­nyi, au Rwan­da, fait face à la plage. Il ac­cueille dé­sor­mais les voya­geurs de tous les ho­ri­zons.

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