Une nuit à Huayl­lac­co­cha

LE BOURLINGUEUR

Le Quotidien - - VOYAGES - JO­NA­THAN CUSTEAU jo­na­than.custeau@la­tri­bune.qc.ca

Après avoir domp­té l’al­ti­tude du Pé­rou et m’être en­do­lo­ri les mol­lets au ca­nyon de Col­ca, j’ai mi­gré vers la très tou­ris­tique ville de Cus­co, point de dé­part de bien des tou­ristes vers le po­pu­laire Ma­chu Pic­chu.

Cus­co, c’est LA ville du tou­risme au Pé­rou. En­core plus que Li­ma. Une ville comme toutes les autres villes, avec l’âme dis­soute entre les com­merces ou­verts pour plaire aux étran­gers. Une ville comme toutes les villes, où on se doute bien que les femmes re­vêtent l’ha­bit tra­di­tion­nel, pro­mènent leur al­pa­ga dans les rues sim­ple­ment pour quê­ter quelques dol­lars. Cus­co, où l’al­ti­tude se fait sen­tir pour chaque es­ca­lier à gra­vir, c’est se faire as­saillir toutes les deux mi­nutes pour des mas­sages, des tours gui­dés, des bouffes à prix dé­ri­soire, en­core des tours et en­core des mas­sages.

La sol­li­ci­ta­tion, elle est sur­abon­dante à proxi­mi­té de Pla­za de Ar­mas.

J’étais donc loin de me plaindre quand j’ai quit­té la fré­né­sie «ur­baine» en di­rec­tion du sen­tier des In­cas, cette piste my­thique de 45 ki­lo­mètres qui sillonne les Andes pour abou­tir au Ma­chu Pic­chu. Mais avant de s’user les ro­tules à grim­per des marches de pierres in­égales, les huit ran­don­neurs que nous étions al­lions pas­ser une jour­née au vil­lage de Huayl­lac­co­cha dans la mai­son d’un de nos por­teurs.

Les por­teurs, ce sont ces in­di­vi­dus trans­por­tant le ma­té­riel de cam­ping et de cui­sine sur le sen­tier des In­cas. Les voya­geurs qui met­taient la main dans leur poche pou­vaient aus­si leur de­man­der de s’oc­cu­per de leurs ba­gages.

La mi­ni­four­gon­nette dans la­quelle nous pre­nions place s’est em­por­tée sur les routes prin­ci­pales jus­qu’à at­teindre un che­min ter­reux et ca­bos­sé. Tout à coup, nous nous en­fon­cions loin des ci­vi­li­sa­tions lar­ge­ment in­fluen­cées par l’Oc­ci­dent. Tout à coup, la na­ture re­pre­nait ses droits, quelques bi­coques chan­ce­lantes étant dis­sé­mi­nées çà et là, entre des en­clos où se pré­lassent quelques porcs pai­sibles.

Peu acha­lan­dée, la­dite route compte comme prin­ci­paux uti­li­sa­teurs des boeufs, des mules aus­si, pour­chas­sés par des femmes me­nues qui les me­nacent d’un simple bâ­ton. Les col­lines ver­doyantes sont à cre­ver les yeux. Elles s’élèvent d’un cô­té alors qu’un lac lèche des mon­tagnes et des plaines de l’autre cô­té. Le four­gon s’im­mo­bi­lise. Trop de beau­té pour ne pas en cro­quer quelques cli­chés.

Notre guide du mo­ment nous pointe l’ho­ri­zon, des plaines agri­coles de l’autre cô­té de l’éten­due d’eau. Là où le so­leil plombe, nous construi­rons un aé­ro­port in­ter­na­tio­nal, lance-t-elle. Ce se­ra très bon pour l’éco­no­mie de la ré­gion. Mé­du­sés, les tou­ristes en nous, qui jus­ti­fions de pa­ver tous ces champs de bé­ton, se­couons la tête. Pour­quoi?

Plus loin, de­vant une tran­chée dans le che­min de terre, nous sommes ap­pe­lés à des­cendre du vé­hi­cule. Nous par­cour­rons les champs que la­boure une femme en com­pa­gnie de ses bêtes. En aper­ce­vant les vi­sages blancs, elle se pré­ci­pite sur son pa­nier de fèves de Li­ma. À bout de bras, elle le tend pour être bien cer­taine que tout le monde s’en pren­dra une gé­né­reuse por­tion. Sou­rire ma­li­cieux, elle guette en­suite la ré­ac­tion de ses in­vi­tés du mo­ment.

Plus bas, un groupe de gar­çons se cha­maillent, leurs vi­sages étant ta­chés de pous­sière et de terre. Aus­si­tôt les len­tilles bra­quées sur eux, ils s’élancent pour s’as­su­rer qu’on les im­mor­ta­li­se­ra tous. Et dans la pa­gaille des ga­mins que nous lais­sons der­rière, nous nous di­ri­geons vers un champ de maïs, où un homme âgé, seul, re­tire les mau­vaises herbes. Re­mon­tant nos manches, nous lui prê­tons main-forte en gros­sis­sant la pile de dé­tri­tus à vi­tesse grand V. En échange, il nous per­met de goû­ter la chi­cha, une bois­son à base de maïs fer­men­té.

En soi­rée, nous avons pris le re­pas dans la de­meure d’un por­teur de 62 ans. Nous nous sommes as­sis dans la pe­tite cui­sine sans fe­nêtre, où nous avons pe­lé les fèves de Li­ma, pen­dant que la conjointe de notre hôte fai­sait bouillir de l’eau sur le poêle à bois ru­di­men­taire bâ­ti à même le sol et les murs de la mai­son.

L’une d’entre nous par­ta­geait son siège avec trois ou quatre pou­lets qui pi­co­raient sous la table. À nos pieds, sur le sol lui aus­si en terre, une de­mi-dou­zaine de co­chons d’Inde, éle­vés pour leur viande, gri­gnotent tous les restes qu’ils peuvent trou­ver.

Une bonne soupe plus tard, nous nous dé­pla­çons vers ce qui semble être la chambre à cou­cher, où une ving­taine d’en­fants du vil­lage nous at­tendent. Tour à tour, ceux qui le sou­haitent en­tonnent une chan­son­nette à la lueur faible de la seule am­poule de la pièce. Puis, les moins ti­mides s’élancent vers les étran­gers pour les in­vi­ter à dan­ser. En échange, avant de quit­ter, nous leur dis­tri­buons des su­cre­ries et du pain, des gâ­te­ries qui se rendent ra­re­ment jus­qu’au vil­lage.

Il est à peine pas­sé 21 h quand nous al­lons au lit, dans nos tentes éri­gées sous un ciel étoi­lé que les villes éloi­gnées ne ta­pissent pas de leur pol­lu­tion lu­mi­neuse. Au son des hordes de chiens qui jap­pe­ront toute la nuit, nous trou­vons fi­na­le­ment le som­meil.

Les villes, c’est par­fait pour s’ac­cli­ma­ter, mais j’ai cru aper­ce­voir le vrai Pé­rou seule­ment à par­tir de mon pas­sage à Huayl­lac­co­cha.

J’ai cru aper­ce­voir le vrai Pé­rou seule­ment à par­tir de mon pas­sage à Huayl­lac­co­cha.

— PHO­TO LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

Le vil­lage de Huayl­lac­co­cha est si­tué à une heure de la ville de Cus­co.

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