+ MY­RIAM GAU­THIER

Dans la peau d’une ar­chéo­logue

Le Quotidien - - LA UNE - MY­RIAM GAU­THIER CH­RO­NIQUE mgau­thier@le­quo­ti­dien.com

J’ai eu la chance de m’ini­tier à l’ar­chéo­lo­gie sur l’un des sites de fouilles les plus im­por­tants de la pro­vince si­tués en ré­gion.

Il se trouve en plein coeur du centre-ville de Chi­cou­ti­mi, dans le quar­tier du Bas­sin, dans un pe­tit sec­teur boi­sé pro­té­gé dont peu connaissent l’exis­tence.

Près de l’em­bou­chure de la ri­vière Chi­cou­ti­mi, à la li­mite de la por­tion na­vi­gable du Sa­gue­nay, des ar­chéo­logues sont à pied d’oeuvre de­puis main­te­nant cinq ans sur le Site du Poste de traite de Chi­cou­ti­mi.

J’ai eu la chance de les ac­com­pa­gner sur le ter­rain, le temps de quelques heures, la se­maine der­nière. De pe­tits groupes du pu­blic pou­vaient par­ti­ci­per aux fouilles jeu­di et ven­dre­di, en avant-mi­di, une ac­ti­vi­té pro­po­sée par Sa­gue­nay, qui con­corde avec le mois de l’ar­chéo­lo­gie. J’ai été prise sous l’aile de Gi­sèle Pié­da­lue, ar­chéo­logue char­gée de ter­rain. Pas­sion­née par son mé­tier, elle connaît les moindres dé­tails his­to­riques du site par coeur, qui a été ac­tif du 17e au 19e siècle.

C’est au­tour du foyer, la pièce maî­tresse des fon­da­tions d’un des deux pres­by­tères du site pro­ba­ble­ment ce­lui de 1728, mais l’avan­cée des fouilles per­met­tra de le pré­ci­ser -, que je me suis ac­ti­vée sous les conseils et ins­truc­tions de l’ar­chéo­logue d’ex­pé­rience.

Ma tâche consis­tait à fouiller la couche su­pé­rieure d’une pe­tite par­celle du ter­rain, près de l’âtre. Les ar­chéo­logues fouillent le ter­rain couche par couche, et se ren­dront éven­tuel­le­ment jus­qu’au ni­veau du plan­cher du bâ­ti­ment.

Après une mise en contexte his­to­rique, ma guide dé­gage une pe­tite por­tion de ter­rain à grâce à quelques coups de truelle ex­pé­ri­men­tés, tout en me mon­trant comment ma­nier l’ou­til et fouiller le sol. La tech­nique, en soi, n’est pas très com­plexe. Il suf­fit d’être pa­tient et mi­nu­tieux.

Mais je dois avouer que lors des pre­mières mi­nutes, je me suis de­man­dé comment j’al­lais faire pour iden­ti­fier les ar­te­facts. Sous mon oeil in­ex­pé­ri­men­té, tout dans cette couche de terre du 19e siècle sem­blait avoir la même cou­leur. De la terre brune, des pierres, des dé­bris et quelques vers de terre. Et si je man­quais un ob­jet im­por­tant ? « On jette tou­jours un oeil au conte­nu des seaux qui sont ver­sés dans la brouette », m’in­dique alors Mme Pié­da­lue.

UNE FE­NÊTRE

Ras­su­rée que je ne nui­rais pas aux re­cherches, je me suis mise à trier le sol à l’aide de mon por­te­pous­sière à la re­cherche d’ob­jets d’in­té­rêts. Ra­pi­de­ment, de pe­tits mor­ceaux de verre sont ap­pa­rus. Les éclats, à la teinte bleu­tée, peu épais, et bien sûr noir­cis par la terre sont nom­breux. « Il de­vait y avoir une fe­nêtre à cet en­droit », m’ex­plique alors ma for­ma­trice.

En­cou­ra­gée, je pour­suis alors mes re­cherches, tout en dis­cu­tant avec Noé­mie Dom­pierre, qui fouille le sol à quelques mètres de moi. Elle suit un pro­gramme d’em­ploya­bi­li­té et a dé­jà tra­vaillé sur quelques sites de fouilles. Je pro­fite de son oeil aguer­ri pour lui pré­sen­ter quelques ob­jets, qui s’avèrent être de pe­tits os brû­lés, des mor­ceaux de terre cuite – pro­ba­ble­ment d’une pipe – ou du bois cal­ci­né.

UNE MÉ­DAILLE

Tout à coup, Noé­mie laisse échap­per un pe­tit cri de joie, et l’équipe de quelques ar­chéo­logues se pré­ci­pite au­tour d’elle. Elle ve­nait de trou­ver une mé­daille, de quelques cen­ti­mètres de dia­mètre. On pou­vait y dis­tin­guer les sil­houettes des membres de la Sainte Fa­mille. « C’est comme celle trou­vée au dé­but de la sai­son ! », s’est-elle ex­cla­mée, en l’exa­mi­nant, pen­dant qu’une col­lègue net­toyait l’ob­jet. La mé­daille est un ob­jet rare, as­so­cié à la cha­pelle du Sa­gue­nay qui se trou­vait sur le site, construite en 1892 et dé­mo­lie en 1930.

C’est là que j’ai sai­si toute la ma­gie de l’ar­chéo­lo­gie : la fé­bri­li­té en­tou­rant ces dé­cou­vertes et la fas­ci­na­tion en­vers ces ob­jets qui té­moignent de l’oc­cu­pa­tion et de l’ac­ti­vi­té sur le site sus­citent l’émer­veille­ment.

Truelle à la main, je fouillais le sol en me di­sant que moi aus­si, je pour­rais peut-être dé­ter­rer un pe­tit tré­sor. Peu après, mes es­poirs se sont avé­rés : j’ai dé­ter­ré une pointe en mé­tal d’une di­zaine de cen­ti­mètres, que j’ai mon­trée fiè­re­ment aux membres de l’équipe. Ils ont ra­pi­de­ment iden­ti­fié l’ob­jet comme étant un ci­seau, qui ser­vait à tailler la pierre à l’aide d’un mar­teau, un ar­te­fact peu cou­rant, m’a-t-on dit.

TROU­VER UNE ÉPINGLE DANS UNE BOTTE DE FOIN

Un bien plus pe­tit ob­jet mé­tal­lique a un peu plus tard at­ti­ré mon at­ten­tion : une épingle. « C’est rare d’en trou­ver ! », s’est ex­cla­mée Gi­sèle Pié­da­lue, en me fé­li­ci­tant pour mon oeil at­ten­tif.

J’en ai dé­ni­ché quelques autres dans le sec­teur, dont une in­com­plète : l’ex­tré­mi­té poin­tue était man­quante. « Il faut que tu trouves l’autre bout ! », m’a lan­cé en riant mon col­lègue Jean­not Lé­vesque, le pho­to­graphe qui m’ac­com­pa­gnait pour ce re­por­tage.

Eh bien, croyez-le ou non, un peu plus tard, j’ai trou­vé une pe­tite pointe mé­tal­lique, qui sem­blait bel et bien com­plé­ter la tête d’épingle trou­vée

pré­cé­dem­ment, que j’ai bran­die sous les yeux éba­his de Jean­not, qui, je crois, n’au­rait ja­mais pa­rié un sou que met­trais la main sur ce mor­ceau. Et moi non plus, dois-je bien vous l’avouer !

J’ai quit­té le site du Site du Poste de traite de Chi­cou­ti­mi en me di­sant qu’en bor­dure de cette fe­nêtre du pres­by­tère, il y a ce­la plus d’un siècle, une femme avait peut-être l’ha­bi­tude de s’as­seoir près du feu et d’y coudre. C’est bien ba­nal, me di­rez-vous, mais ces pe­tits ob­jets du quo­ti­dien nous rap­pellent hum­ble­ment que d’autres nous ont pré­cé­dés et donnent un sens en­core plus concret à ce que nous avons pu lire dans les livres d’his­toire.

PHO­TO LE QUO­TI­DIEN, JEAN­NOT LÉ­VESQUE

Gi­sèle Pié­da­lue, char­gée de ter­rain, s’adresse à un groupe de vi­si­teurs.

Ma pre­mière trou­vaille d’im­por­tance: un ci­seau en mé­tal qui ser­vait à tailler la pierre.

Lors de mon bref pas­sage sur le site de fouille des pres­by­tères, une rare mé­daille de la Sainte Fa­mille, as­so­ciée à la cha­pelle qui se trou­vait sur le site, a été trou­vée. Pho­tos Jean­not Lé­vesque

Par­ti­ci­per à des fouilles ar­chéo­lo­gies de­mande pa­tience et mi­nu­tie. En quelques heures, j’ai seule­ment pu fouiller à la truelle une por­tion de ter­rain d’en­vi­ron deux pieds par trois pieds, et de quelques pouces d’épais­seur.

Voi­ci le ré­sul­tat de ce que j’ai dé­ni­ché dans une pe­tite par­tielle de ter­rain du 19e siècle, en quelques heures de tra­vail.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.