Pas « les vieux » qu’on pen­sait

Le Quotidien - - TRIBUNE -

Nous, les per­sonnes âgées, loin de nous ré­si­gner à blan­chir sous les cendres d’une exis­tence éteinte, nous es­ti­mons n’avoir pas en­core fait le plein de l’ex­pé­rience hu­maine. Nous vou­lons faire de la sai­son avan­cée où nous sommes un temps fort de notre his­toire. Si nous cher­chons à ajou­ter des an­nées à nos vies, nous cher­chons aus­si, se­lon le proverbe chi­nois, à ajou­ter de la vie à nos an­nées.

Mais une ques­tion se pose à nous, in­sis­tante : quelle per­ti­nence ont les per­sonnes de notre âge dans la so­cié­té d’au­jourd’hui? Que pou­vons-nous ap­por­ter au monde qu’il dé­sire re­ce­voir, qu’il at­tende de nous? Car ce qui a du prix au­jourd’hui, c’est d’être jeune, dy­na­mique, ra­pide, dé­ter­mi­né, prompt à ap­prendre. C’est là le vi­vier de l’âgisme, qui veut que l’ad­di­tion des an­nées ait comme consé­quence in­évi­table la sous­trac­tion des com­pé­tences. La ques­tion de notre place dans cette so­cié­té n’est pas abs­traite, elle est exis­ten­tielle et quo­ti­dienne.

La ré­ponse à cette ques­tion nous di­vise nous-mêmes. Par­fois, nous cé­dons à notre mise à part, à l’ex­clu­sion, non sans un fond de com­pli­ci­té de notre part, car ce­la est loin de dé­plaire à notre égoïsme, à notre au­to­suf­fi­sance, à nos peurs. (...) Nous for­mons un tiers groupe. Nous nous ap­pe­lons alors « les per­sonnes du troi­sième âge ». (...)

D’autres fois, nous fai­sant vio­lence à nous-mêmes et de­ve­nant as­sez cou­ra­geux pour af­fron­ter l’âgisme, nous pre­nons une place dans la so­cié­té, d’au­tant que reste fort en nous le dé­sir de ser­vir. Alors, nous fai­sons du bé­né­vo­lat comme si c’était une pro­fes­sion: à temps com­plet. (...) Nous nous ap­pe­lons alors « les aî­nés ». Le nom dit notre lien avec la so­cié­té; il dé­signe même la place par­ti­cu­lière que nous y oc­cu­pons.

Qu’est-ce qui nous fait ba­lan­cer entre ces deux noms, « les per­sonnes du troi­sième âge » et « les aî­nés », ré­vé­la­teurs, l’un de l’ex­clu­sion et l’autre de l’in­clu­sion? C’est parce que nous ne sommes pas sûrs de la qua­li­té de ce que nous pou­vons ap­por­ter au monde, outre le bé­né­vo­lat, dont nous n’avons pas le mo­no­pole. Nous pei­nons à nous convaincre que nous sommes dé­ten­teurs de deux va­leurs propres qui sont de na­ture à en­ri­chir le monde. La pre­mière, c’est la li­ber­té. La deuxième, c’est la vul­né­ra­bi­li­té plei­ne­ment cons­ciente, ac­cep­tée, vé­cue sans honte. (...)

La so­cié­té peut ou­blier « les vieux ». Quant à nous, en y pre­nant toute notre place, nous ou­blions à ja­mais l’ap­pel­la­tion « les per­sonnes du troi­sième âge » pour prendre la seule qui convient : « les aî­nés ». Gé­rard Ma­rier, prêtre Es­trie

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.